Photographe connu pour son travail subtil et malicieux sur l'autoportrait, membre du collectif Tendance Floue, Olivier Culmann est le commissaire d'une exposition de selfies - "et pas sur le selfie" précise-t-il - présentée au Festival Portrait(s) Vichy, situé dans la station thermale de l'Allier. Il livre ses réflexions sur ce miroir de l'ego, qui bouscule les lignes de la photographie, et commente différentes pratiques sur Instagram comme le #legfie ou le #onefingerchallenge.

L'EXPRESS : Quelle est l'origine de cette exposition de selfies ?

Olivier Culmann : L'idée est de Fany Dupêchez, la directrice artistique du Festival Portrait(s) Vichy. Connaissant mon travail et mon intérêt pour le sujet, elle m'a invité à concevoir cette exposition. En tant que photographe, j'ai souvent exploré la notion d'autoportrait comme la série Séoulfie, présentée ici à Vichy et réalisée en 2014 en Corée du Sud où je m'étais transformé en touriste accroc à sa perche. Mon travail d'artiste est aussi une façon de me questionner sur ce phénomène.

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Pourquoi un tel engouement ? Que va-t-il rester de ce nombre abyssal de photos sur les réseaux sociaux ? Qu'est ce qui a fait que soudain l'appareil photo s'est retourné ? Dans l'histoire du médium, l'appareil était conçu comme l'oeil, de soi vers les autres et soudainement, la pratique s'est inversée. En voyage, on ne photographie plus les pyramides ou la tour Eiffel mais soi-même devant ces monuments. L'exposition démarre par des selfies touristiques, des poncifs répétitifs, avant de traverser des pratiques plus singulières, plus loufoques ou critiques.

#MonaLisa. 
"On peut aussi se questionner sur l’intérêt d’attendre plus d’une heure pour voir le chef d’oeuvre pendant 15 secondes (temps moyen réel) que l’on passera en majorité de dos pour réaliser le fameux selfie ? Car chaque jour 15 000 à 20 000 personnes (7,3 millions par an) viennent voir la Joconde. Ces millions de visiteurs la regardent-ils encore ?"

#MonaLisa. "Chaque jour, 15 000 à 20 000 personnes (7,3 millions par an) viennent au Louvre pour la Joconde. Mais la regardent-ils encore ?"

© / Photo SdP

Le selfie est-il un autoportrait ? Est-il une photographie ?

La différence majeure entre un autoportrait et un selfie rentre dans la définition même de ce dernier, c'est un autoportrait destiné à être transmis à quelqu'un ou une communauté. Pour exister en tant qu'individu, il faut ressembler à la communauté, en Corée du Sud par exemple c'est particulièrement flagrant. Ce paradoxe est aussi effrayant que troublant. L'uniformisation de nos sociétés est réelle et le selfie y participe certainement mais cette pratique amateur bouscule les cadres de la photographie artistique et professionnelle qui en retour la méprise.

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La photographie documentaire, de reportage ou d'auteur veut au contraire se distinguer et construire une vision subjective. En réalité, ce milieu suit des modes et des codes esthétiques souvent liés à des nécessités économiques. Il y a 20 ans, les jeunes photographes voulaient faire du reportage et travaillaient pour la presse. Aujourd'hui, ils se sont retournés vers le monde de l'art, les galeries et passent par des écoles d'art et de photographies.

#Legfies

 . Mosaïque
"Autre pratique majoritairement féminine, le legfie consiste à se photographier les cuisses alors que l’on est tranquillement allongée au bord de la mer ou dans n’importe quel autre endroit de rêve. Du fait de la ressemblance visuelle des jambes huilées et bronzées avec des saucisses de type Francfort, cette catégorie de selfies est plus communément appelée le Hot Dog Legs Selfies. 
C’est également l’une des pratiques qui s’adresse à l’autre avec l’idée de le narguer : « Regarde dans quel paradis je suis, pendant que tu t’ennuies au boulot »
."

#Legfie. "Le legfie consiste à photographier ses cuisses alors que l'on est tranquillement allongé au bord de la mer ou dans n'importe quel autre endroit de rêve."

© / SdP

Le selfie est-il le signe d'une époque particulièrement égocentrique ?

Avant de me pencher sérieusement sur ce puits sans fond, j'avais aussi cette vision réductrice. Mais au fur et à mesure de mes recherches, j'ai découvert des intentions différentes: de l'invention, de l'humour, de l'engagement et des images incroyables ! Le phénomène du selfie est extraordinairement démocratique et multiple, c'est donné à tout le monde, rien de plus simple que se prendre soi-même en photo ! J'y vois un parallèle avec l'écrit et le parlé, la photographie serait de l'ordre de l'écrit, réfléchie et construite tandis que le selfie serait de nature plus chaotique comme le langage parlé.

Une image spontanée, à la fois commune et personnelle, un moyen de communication qui suit une certaine évolution historique. Après les lettres ou les cartes postales, le téléphone, les SMS et enfin le selfie. C'est une image qui dit beaucoup sur la société et la vie de nos contemporains, un document brut d'une grande richesse pour les anthropologues de demain.

#OneFingerChallenge. Mosaïque. 
"Pratique majoritairement féminine, elle consiste à faire un selfie de soi
nue, dans un miroir, en utilisant un seul et unique doigt pour cacher à la fois son sexe et ses seins. Le vrai doigt cachant le premier et son reflet dans le miroir cachant les seconds. L’enjeu est de pouvoir ensuite diffuser une photo de soi nue qui contourne les règles de « bienséance » des applications pudibondes qui règnent sur Internet. Celles-ci censurent en effet plus rapidement sur les réseaux sociaux l’apparition d’un poil pubien que les publications extrémistes ou terroristes."

#OneFingerChallenge. "Cette pratique, majoritairement féminine, consiste à faire un selfie de soi nue, dans un miroir, en utilisant un seul et unique doigt pour cacher à la fois son sexe et ses seins."

© / SdP

#MaVieEstPlusBelleQueLaVotre / Romain Leblanc, France, 2015
"En revisitant les poncifs de la mise en scène de soi sur les réseaux sociaux, l'artiste documente sa « vie normale » par le biais de ces clichés qui ne disent rien en eux-mêmes. Ici, le selfie est détraqué car le sujet, en dévoilant tout et sans aucune pudeur, ne montre plus rien que l'ineptie de nos codes narcissiques.
Par la surenchère et l'absurde, Romain Leblanc affirme ainsi combien, selon lui, nos codes de représentation de soi ne charrient qu'insignifiance."

#MaVieEstPlusBelleQueLaVotre / Romain Leblanc, France, 2015. "En revisitant les poncifs de la mise en scène de soi sur les réseaux sociaux, l'artiste documente sa "vie normale" par le biais de ces clichés qui ne disent rien en eux-mêmes."

© / Romain Leblanc/ SdP

Exposition SELFIES, égo / égaux
Mosaïque de selfies.
PORTRAIT(S), le rendez-vous photographique Ville de Vichy, 2019
Commissariat d'Olivier Culmann

Mosaïque de selfies.

© / SdP

Exposition SELFIES Ego/Egaux,au Festival Portrait(s) de Vichy, (Allier). Jusqu'au 8 septembre.