Professeur à l'université Columbia et historien des idées politiques, Mark Lilla publie en cette rentrée un livre-choc, La Gauche identitaire. L'Amérique en miettes (Stock, 180 p., 16 ¤). Pour le penseur américain, l'élection de Donald Trump à la Maison-Blanche révèle combien les politiques classiques et progressistes sont aujourd'hui éloignées des électeurs par leur obsession des questions identitaires et morales. Le constat en Europe est le même : en France, l'échec des partis traditionnels de gauche et de droite aux dernières élections a montré un même oubli du bien commun.

Alors que le populisme gagne partout du terrain et que la montée de l'individualisme narcissique sabre le fondement des valeurs démocratiques, Mark Lilla revient pour nous sur les enjeux politiques de la rentrée. A l'approche des élections américaines de mi-mandat, en novembre, et en pleine rentrée politique d'Emmanuel Macron, de Jean-Luc Mélenchon ou de Laurent Wauquiez, quelles sont les limites des politiques actuelles, les risques d'oublier une partie du pays ?

L'EXPRESS. Vous venez d'écrire un livre qui sonne comme un cri de colère : partout en Occident, expliquez-vous, les progressistes ont déserté leur camp, renonçant à la recherche du bien commun, abandonnant le projet de valeurs universelles républicaines et démocratiques, s'enfermant dans des questions morales ou identitaires. Aussi bien aux Etats-Unis qu'en Europe, ce déclin du combat progressiste fragilise la démocratie et pousse les citoyens dans les bras du populisme. La gauche, notamment, se trouve dans cette situation. A votre avis, qu'est-ce qui caractérise l'idéologie de la "gauche identitaire" qui laisse "l'Amérique en miettes", pour reprendre le titre de votre livre, mais qui laisse aussi l'Europe en lambeaux ?

Mark LILLA. Tout d'abord, ce qui caractérise cette gauche-là est ce qu'elle ne fait pas. A mon sens, une grande tradition de toutes les gauches a toujours consisté à rassembler le plus grand nombre de citoyens autour d'un projet commun et à établir entre eux un sentiment de solidarité. Marx expliquait que la classe qui domine, dans chaque société, a grand intérêt à diviser les dominés en les convaincant que leurs intérêts sont en conflit : ouvriers contre paysans, croyants contre non-croyants, diplômés contre non-diplômés, Blancs contre Noirs, etc. La force singulière de la rhétorique de la gauche d'autrefois tenait à sa capacité, parfois, de faire tomber les écailles de nos yeux, pour ainsi dire, et de nous faire voir le bien commun qui nous relie.

Hélas, la gauche identitaire américaine fait tout le contraire. Non parce qu'elle milite pour l'égalité des droits, un principe bien républicain. Mais parce qu'elle s'est convaincue que nous ne sommes que des particules élémentaires, chacun ayant sa propre "identité", qui doit être reconnue comme sacrée.

En d'autres termes?

Une politique "narcissiste" de reconnaissance sociale a remplacé une politique stratégique pour s'emparer du pouvoir. Et pas seulement en Amérique. L'individualisme identitaire est déjà une force à gauche dans les pays protestants de l'Europe du Nord et son influence descend comme un orage vers la Méditerranée. La rhétorique identitaire des Indigènes de la République et des associations d'étudiants français en est truffée.

Quelles en sont les conséquences sur le plan politique, et y a-t-il des solutions envisageables pour y remédier ?

C'est une mauvaise nouvelle pour la gauche car cet individualisme identitaire va de pair avec l'individualisme néolibéral, qui renie un bien commun supérieur pour se soumettre aux machinations du marché. Tous deux sont nés pendant l'ère Reagan. Et il y a une chose évidente que l'on constate en les analysant : ils se renforcent l'un l'autre, au moins psychologiquement. Si la gauche veut vraiment réinitialiser son "logiciel" et se réinventer, elle doit combattre les deux avec la même force. Et pour les surmonter, il lui faut réarticuler une vision politique de notre destin national, en convaincre nos concitoyens, et gagner des élections. Le but de la politique est de gouverner, non de manifester avec de jolis chapeaux. Pour détourner la célèbre formule, je dirais volontiers : Manifs, piège à cons !

Il y a pourtant aujourd'hui des leaders de l'actuelle opposition de gauche qui tentent de ressouder, à leur manière, le socle politique fissuré. Ils rencontrent d'ailleurs un certain succès dans l'opinion publique. A votre avis, quels sont les points communs et les différences entre la France et les Etats-Unis ? Entre, disons, Bernie Sanders et Jean-Luc Mélenchon ?

Même si je ne partage pas toutes leurs analyses de la globalisation économique et leurs propositions très archaïques pour la maîtriser, j'admire leur franc-parler, ainsi que leur capacité à pousser les jeunes à regarder au-delà de leurs portables et à se rallier à une cause commune. Et pas seulement les jeunes : on voit à leurs réunions aussi des "Blancs" de la classe populaire, dont les vies ont été bouleversées ces derniers temps, qui ne veulent plus écouter les sirènes réactionnaires du Parti républicain et du FN. Dans les bouches de Sanders et de Mélenchon, les mots "solidarité" et "République" ne sonnent pas creux. Cependant, pour que leurs mouvements prennent davantage d'ampleur dans cette population, il leur faut montrer une tolérance zéro à l'égard des dérives identitaires et de l'immigration illégale. Deux gros comprimés à avaler....

La principale conséquence de l'abandon de la solidarité républicaine au profit de l'individualisme identitaire est la victoire de Donald Trump, en novembre 2016. En France, si la gauche classique, avec Benoît Hamon, et la droite classique, avec François Fillon, ont été en grande difficulté, la conquête du pouvoir par les populistes n'a pas eu lieu. Et Emmanuel Macron a remporté l'élection présidentielle le 14 mai 2017. Comment expliquer que la France a réussi à éviter le danger d'un Brexit à la française ?

Il ne faut pas voir trop de choses dans telle ou telle élection. Hillary Clinton a gagné le vote populaire, et si une petite partie de ses électeurs avait habité dans d'autres régions du pays, elle serait aujourd'hui notre présidente. Pareil en France : sans les révélations du Canard enchaîné, François Fillon serait peut-être le vôtre. Non, pour comprendre les grands changements politiques, il faut toujours prendre du recul et examiner les forces plus profondes qui oeuvrent sur le long terme. Le tournant identitaire de la gauche américaine était une cause indirecte, et non directe, de la victoire de Trump. Depuis les années 1980, convaincue qu'il n'existe que des groupes et des individus, elle a tout simplement renoncé à sa mission de proposer une grande vision de notre destin national. Et, surtout ces dernières années, elle a délaissé la "persuasion" démocratique pour s'engager à cor et à cri dans une dénonciation hautaine de l'Amérique profonde. Ce n'est pas une bonne stratégie pour s'emparer du pouvoir.

Justement, la gauche échoue-t-elle à s'emparer du pouvoir, ou à gouverner ?

La gauche américaine a perdu les pédales à cause d'une défaite, en 1980, contre Ronald Reagan ; la gauche française, en revanche, s'est laissé déboussoler par une victoire, celle de François Mitterrand, en 1981. Historiquement, la gauche a toujours eu du mal à gouverner ; elle est plus forte quand elle est dans l'opposition. Il n'est donc pas surprenant qu'après les deux septennats de Mitterrand la gauche française ait perdu son élan. Le PS est devenu un parti de clans, sans convictions ni idées ; les partis plus à gauche ont refusé de remettre en question leurs héritages idéologiques après 1989 ; et le FN a fait une percée profonde en misant sur la classe ouvrière. Le résultat, vous le connaissez : le sincère mais timide Benoît Hamon a été envoyé en mission suicide au premier tour. Il y a de grands clivages dans la société française, mais ils n'étaient pas représentés dans le choix donné à vos compatriotes entre les candidats à l'élection présidentielle. Avec Macron, oui, vous avez évité le populisme, mais pour combien de temps ? Pour ma part, je crains l'ascension, pour le moment résistible, de Marion Maréchal dans les années qui viennent.

Si les progressistes de tout bord sont aujourd'hui "passés maîtres dans l'art de l'autodestruction", pour reprendre une formule de votre livre, comment comprendre l'abandon de projet politique, d'horizon d'éducation, de perspective d'avenir pour les citoyens ? Est-ce de l'impuissance, un renoncement, ou du dépit ?

Les forces économiques, médiatiques, technologiques et idéologiques qui ont mis notre monde sur cette trajectoire sont hyper-puissantes. Mais, en même temps, je constate que les forces qui nous séparent, psychologiquement, politiquement ou socialement, nous rendent en réalité de plus en plus interdépendants. Par exemple, deux ou trois sales types avec des ordinateurs quelque part en Russie sont capables d'influencer une élection dans un pays étranger. Et si un grand pays augmente ses tarifs et ses taxes de douane pour en punir un autre, le régime politique d'un troisième peut en être déstabilisé. Aujourd'hui, partout dans le monde, une ville ou une région qui dépend d'une seule industrie sera dévastée et dépeuplée assez vite si les usines partent ailleurs ou ferment à cause de la compétition internationale. Au fond, la crise de notre temps tient au fait que plus nous nous trouvons dans une situation d'interdépendance, moins nous sommes capables de la penser et d'y répondre. La crise politique tient à tout cela.

D'une certaine façon, l'élection de Donald Trump oblige la gauche américaine à se réinventer. Croyez-vous qu'elle est capable de le faire aujourd'hui, avec les élections de mi-mandat, en novembre prochain ? Mais sur quelles valeurs citoyennes républicaines fortes faut-il s'appuyer, aux Etats-Unis et ailleurs, pour contrebalancer la dépolitisation ?

La meilleure réponse à votre question consiste à mettre l'accent sur la citoyenneté. Elle est certes une aspiration et une valeur, mais elle est aussi une réalité. Plus nos sociétés deviennent (ou nous semblent) diverses, plus il faut nous appuyer sur les liens réels qui existent encore. Race, religion, et "genre" mis à part, tous les Français sont des citoyens français, et tous les Américains, des citoyens américains. Par conséquent, ils sont tous capables d'exercer un certain contrôle collectif sur leur destin. Peut-être que si, à gauche, nous revenions à la citoyenneté comme fait réel et vécu, nous pourrions la revendiquer comme valeur et la défendre d'une manière convaincante comme aspiration. C'est la meilleure solution à mes yeux, et, croyez-moi, ce n'est pas indigne d'en appeler à l'intérêt bien compris des individus pour qu'ils s'occupent ensemble de la cité. Sans cela, je ne vois pas comment on peut convaincre chacun que c'est ensemble que nous devons lutter pour le bien commun.

Dans votre livre, vous vous adressez directement aux Français, pour leur dire qu'ils sont un peu trop habitués à leur République pour l'apprécier avec recul et à sa juste valeur. Pourquoi les Français n'ont-ils pas conscience de leur chance, ne comprennent-ils pas mieux leur démocratie ?

Nous avons tous tendance à mépriser un peu ce que l'on a, croyant que l'herbe est toujours plus verte chez le voisin. Mais le mépris grandissant à l'égard du républicanisme en France, ces derniers temps, à gauche et à droite, m'inquiète. L'extrême droite honnit les "laïcards" qui veulent déraciner les Français et détruire la famille traditionnelle ; l'extrême gauche leur reproche d'avoir entravé l'avènement d'une société multiculturelle et ignoré les injustices structurelles ; et les porte-parole autodésignés de la République, quant à eux, annoncent la deuxième mort de Charles Péguy au lieu d'expliquer sereinement et avec enthousiasme les avantages d'une démocratie républicaine... Et ses limites, aussi.

Alors répétons-le : la démocratie républicaine n'est ni un plébiscite de tous les jours ni une force révolutionnaire. Une république tâche de cultiver, dans les écoles et ailleurs, une solidarité civique pour encourager les citoyens à s'engager dans les institutions pour le bien commun, un bien qu'ils ont le droit de définir collectivement. Et elle les laisse libres. C'est tout. Elle est une condition nécessaire, mais toujours insuffisante, pour construire une société juste et digne. En ce moment, il n'y a que deux autres options politiques qui se présentent : d'un côté, un néolibéralisme tout-puissant, de l'autre, un populisme susceptible d'attiser les pires passions. Je vous laisse apprécier l'alternative !