Drogue, alcool, notoriété, séries, jeux, harcèlement sexuel, viol, féminismes, patriarcat, tyrannie des réseaux sociaux, férocité du jeunisme, diktat de la minceur et de la beauté, détermination sociale, affres de la paternité... Dans Cher connard, Virginie Despentes ne mégote pas sur le nombre de sujets abordés. En fine observatrice des maux, des addictions et des débats de notre société, l'auteure de King Kong Théorie (2006) et d'Apocalypse Bébé (Renaudot 2010) multiplie les fronts et les perles. Les deux principaux protagonistes de ce roman épistolaire, Rebecca, la sublime actrice sur le déclin de près de 50 ans, grande gueule au franc-parler irrésistible dopée au crack, et Oscar, l'écrivain macho bourré en permanence, sorte d'archétype du "fameux mâle blanc", en sont les vecteurs principaux. Mais il y est aussi question de Corinne, la grande soeur d'Oscar, une "goudou" amie de jeunesse de Rebecca - tous trois viennent de la classe moyenne nancéenne - et de Zoé, la trentenaire blogueuse féministe qui metooïse Oscar pour harcèlement sexuel subi lorsqu'elle était son attachée de presse. Florilège.

La connerie

Rebecca : "Les gens, j'ai remarqué, plus vous êtes cons et sinistrement inutiles plus vous vous sentez obligés de continuer la lignée. Donc j'espère que tes enfants crèveront écrasés sous un camion et que tu les regarderas agoniser sans rien pouvoir faire..."

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"Je me demande où ça va s'arrêter, ma connerie. Déjà, je suis devenue féministe. Après je me suis sentie proche du petit peuple qui doit bosser pendant le confinement. Et maintenant j'écoute des gens raconter comment ils s'y prennent pour rester clean. A ce rythme-là, dans six mois, je m'achète des baskets et me mets au jogging."

L'enfance, Nancy, la classe moyenne

Rebecca : "J'ai détesté Nancy, j'y repense rarement, et je n'ai aucune nostalgie de l'enfance..."

"Je n'ai jamais pensé à me dire que c'était laid, là où on vivait. Mais maintenant quand je retourne dans ma famille, je vois nos maisons d'enfance à travers le regard des autres. Ce n'est pas la misère. C'est encore autre chose. C'est abandonné. C'est avoir grandi dans des endroits dont tout le monde se fout."

"Ma mère n'a jamais été travaillée par des questions féministes, c'est le moins que l'on puisse dire (...) Elle voulait m'habituer à l'idée que j'étais là pour m'occuper des hommes, une sorte d'hôtesse d'accueil à vie."

Oscar : "A l'époque je rêvais de devenir journaliste et je ne l'aurais jamais avoué. Je pouvais prévoir la réaction de tous, les fous rires et les yeux au plafond 'il a toujours fallu qu'il pète plus haut que son cul' (...) et toute la litanie de la classe moyenne condamnée au salariat, au boulot qu'on fait pour l'argent et jamais par vocation."

"Moi j'étais bon à l'école. C'était un truc de moche, ainsi qu'un truc de pauvre. Une qualité de méritant."

L'homosexualité

Rebecca : "Je la revois à la MJC en short avec sa raquette de ping-pong en train d'éclater tout le monde et c'est clair qu'elle était une sorte de caricature de gouine. Mais on n'y pensait pas. Il y avait quelques pédés dans notre entourage. Mais les filles, pour moi, dans les années 80, on était hétéros et c'est tout."

Oscar : "C'était une chose d'être une grosse femme moche sans attrait - c'en était une autre d'être une goudou. Ça m'a fait de la peine pour elle - imaginer sa vie dans Paris, les gens lui jetant des pierres dans la rue, les filles lui riant au nez et la traitant de dégoûtante, les employeurs la renvoyant, écoeurés." Réponse de Corinne : "Comme hétérote, je suis une brêle, alors que sur le marché lesbien, je suis l'équivalent de Sharon Stone."

Internet, les réseaux sociaux

Rebecca : "Le problème avec Internet, c'est que les gens qui t'ont à la bonne ont moins besoin de le crier sur tous les toits que ceux qui souhaitent qu'on te pende."

"Internet, avant tout, c'est de la bile (...) en règle générale, le militantisme sur Internet, c'est le fanatisme à l'état pur."

"Je viens des années 80 (...) C'était la logique adverse de celle des réseaux sociaux : plus c'était minoritaire, plus ça semblait important. On n'était pas à la pêche aux likes. C'était le contraire : on tenait à être haïs par les cons."

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Zoé : "Les masculinistes ont déclaré la guerre aux féministes sur les réseaux, ils savent que leur stratégie fonctionne et qu'ils peuvent compter sur la complicité des réseaux, détenus par des masculinistes. Ce qui m'arrive est politique."

"Pour la première fois de ma vie - gloire au traitement médicamenteux - j'ai pitié d'eux. Les insulteurs, les menaceurs, les agresseurs. (...) La misère. Ils sont la misère. La pauvreté. La médiocrité. Et ils le revendiquent. Leurs imaginaires sont inertes."

La drogue

Rebecca : "Je savais ce que je faisais, on était prévenus qu'on risquait la perpétuité quand on touchait à l'héroïne. J'ai su tout de suite que cela changerait ma vie, que c'était ce qu'il me fallait. J'en ai pris pour vingt ans."

"L'héroïne par rapport au crack, c'est comme la littérature par rapport à Twitter. Une tout autre histoire."

"A l'héro ou au crack, ce qu'on cherche, c'est ne pas oublier qu'on n'est jamais que des merdes."

"C'est ça, l'idée de fond de la défonce. Refuser ton pays. Refuser la langue que tu parles. Refuser d'être une femme honnête. Refuser l'usine où bossait ta mère. Refuser la tranchée dans laquelle ton arrière-grand-père est mort inconnu."

"La drogue, c'est aussi de la dissidence pas compliquée (...) De la dissidence à bon compte. N'importe quel imbécile peut se défoncer (...) Le bon esprit me fatigue. Définitivement, plutôt crever que faire du yoga."

"Presque toutes les femmes de mon âge qui ne sont pas aux drogues dures sont des alcooliques."

"A priori, rien que le mot rétablissement me donne envie de sauter par la fenêtre."

"Tu m'avais prévenue et c'est vrai : l'admirable, dans cette association de cas sociaux et de caractériels, c'est que personne ne t'emmerde."

"... j'aime bien les gens positifs dans les réunions mais je n'ai quand même pas envie de devenir comme ça, une ravie de la crèche qui dit qu'elle est contente d'être là à chaque réunion. Faut pas exagérer, non plus. Je reste une légende."

"Ce truc d'arrêter la défonce, quelle idée de génie - on dirait que j'ai fait trois liftings et quinze thalassos."

La boisson

Oscar "Très vite, j'ai réalisé que tu perds tout quand tu arrêtes de boire. Tu fais le deuil de la meilleure version de toi. Je n'avais pas l'alcool triste, ni bagarreur. J'avais l'alcool détendu, blagueur..."

"J'ai la nostalgie de l'impact physique - la gorgée de whisky, cette brûlure à la gorge ce réchauffement des articulations. Mais c'est surtout les bars que je regrette. Avoir le sien. Connaître les serveurs. Etre accueilli. Le réconfort d'un chez-soi qui n'est pas domestique."

La notoriété

Rebecca : "La notoriété est une bombe. Elle crée le vide autour de toi."

"Une montée rapide, puissante, mobilisant toutes ces cellules, propulsion vers le haut. C'est l'extase consumériste, elle est aussi imparable que le vide. Puis le crash. Il ne reste rien. Que les nerfs fracassés, perte d'orientation, irritabilité extrême, détresse. Et une seule obsession : recommencer."

"La reconnaissance fait bon ménage avec la drogue dure... Chercher le réconfort dans la reconnaissance, c'est chercher le réconfort dans ce qui te détruit. Tu te vends."

"Je prends le risque de déplaire, ça fait partie du job. Tu ne peux pas marquer les esprits si tu crains d'être qui tu es."

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Oscar : "C'était il y a une dizaine d'années. Je débutais, j'étais convaincu d'avoir décroché la lune parce que j'étais passé à la télé. Depuis, je vois les mecs plus jeunes percer sur YouTube et ils ont la même arrogance que j'avais. On est vite ivre de sa petite notoriété."

"Ça rend con. J'ai pas vu grand monde que ça rend heureux. Mais j'ai croisé plein de gens que ça rend super con."

Le harcèlement, le viol

Rebecca : "Le pourcentage d'affabulatrices reste infime, parmi les victimes, tandis que le pourcentage de violeurs parmi la population masculine devrait vous alerter sur le délabrement de vos sexualités."

"Je n'ai pas eu honte d'être violée à quatorze ans. Je savais que le gros mec couché sur moi qui m'avait suivie dans la rue et qui faisait le double de mon poids était un connard."

Oscar : "Je cristallise la haine de la moitié de la population de ce pays. C'est injuste (...) Une attachée de presse m'a tapé dans l'oeil, il y a longtemps. Maintenant tu cherches mon nom sur Google et on dirait que je viole des enfants à la récré en maternelle."

"Ce que Zoé allait appeler une agression, c'était que je lui avais fait une cour un peu assidue. Le temps de la sortie d'un livre, c'est-à-dire trois mois, maximum."

"Ce truc de MeToo, c'était la vengeance des pétasses."

"Tu es l'incarnation du mec lourd sympa. Moi, ça me fait rire. Mais de mon temps, l'autodérision était un devoir sacré pour les femmes. C'est terminé, ça." (une amie)

"On serrait les fesses avec le fisc, avec l'extrême droite, avec les Noirs, avec les Juifs, avec Twitter. Mais les filles ! On ne voyait pas où était le danger."

"Fanny de Stuttgart m'a fait entrevoir quelque chose dont je ne voulais pas entendre parler. C'est insupportable d'être désiré par quelqu'un à qui on n'a rien demandé."

Zoé : "Mais aujourd'hui, j'appartiens à l'armée des filles maltraitées qui sortent du silence. Vous pouvez me retrouver, me menacer, m'insulter. Ça ne changera rien. Nous soulevons la chape de plomb. La honte doit changer de côté."

Le féminisme

Rebecca : "Tout ce féminisme m'est tombé dessus sur le tard. Longtemps, parler de féminisme avec moi, c'était un peu comme discuter capitalisme avec Bernard Arnault - je comprenais qu'on ait envie de critiquer le truc mais personnellement j'y voyais essentiellement des vertus."

"J'ai réalisé que même les michetonneuses à la con que j'ai vu faire des trucs que je jugeais indignes avaient le droit de se plaindre."

"Trop de mouvements féministes tue le mouvement féministe, si tu veux mon avis."

Le patriarcat

Zoé : "J'affirme qu'à chaque fois qu'un homme impose son plaisir à une femme il se soumet instinctivement à la loi du patriarcat et que la première règle de cette loi consiste à s'assurer que nous soyons exclues du domaine du plaisir."

"Inceste, viol, contrainte, harcèlement. Il fallait à tout prix taire les conditions d'obstruction du désir féminin."

Le coronavirus, le confinement

Rebecca : "Un décor de film de la taille d'une ville. Il n'y a pas d'adolescents dans les rues. J'aurais cru qu'ils s'échapperaient et qu'ils en profiteraient pour faire un tas de conneries. Les dealers ont emprunté des chiens, pour se promener, ils livrent à domicile. Quelle admirable capacité d'adaptation !"

"Maintenant que la France dans laquelle j'ai grandi a disparu, je réalise que je l'aimais."

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"On est tous en train de devenir fous. C'est collectif. On réussit quand même à s'engueuler avec des gens qu'on connaît depuis dix ans parce qu'on n'aime pas ce qu'ils disent sur les vaccins. Je dis ça et je suis la première à avoir envie de les choper pour les vacciner de force en leur disant de fermer leurs grands gueules avec leur ADN de merde."

"Le monde perd son sang-froid. Il m'effiloche."

Oscar : "Et nous savons que nous ne reviendrons pas à la raison après ce confinement. Parce que nous croyons en ces dieux machines. Dieu du téléphone Dieu du réseau Dieu du nucléaire Dieu de l'avion - tous ces dieux qui nous font sentir nuls. Qui valent qu'on meure pour eux."

L'âge

Rebecca : "On se fout de savoir si le public en a marre de me voir. Ce n'est pas le public qui décide qu'on n'écrit rien pour les femmes de mon âge. (...) Parle avec une actrice de mon âge. Et encore, j'ai eu de la chance, j'ai le déclin en pente douce. Pour la plupart d'entre nous, ce purgatoire commence à la trentaine.

Le métro

Rebecca: "Je ne prends plus le métro depuis que j'ai vingt ans, c'est une révolution pour moi ce truc. Déjà c'est très sympathique (...) Je suis très contente de mon public dans le métro, si on m'avait dit ça plus tôt ça fait longtemps que je l'aurais pris.

Candy Crush

Oscar : "Bien sûr que je paye pour les bonus. Je fais partie des gens qui se font vraiment avoir. Il paraît que ça fait le même effet dans le cerveau que la cocaïne.... Il paraît que les intelligences les plus sophistiquées travaillent avec acharnement pour comprendre comme te faire rester le plus longtemps possible. C'est une science de l'addiction."