En août 2013, Fiona Melrose revient en Afrique du Sud pour s'occuper de sa mère, effectuant là un énième aller et retour entre sa patrie d'adoption, l'Angleterre, et son pays de naissance. C'est à 24 ans que, prise par un sentiment mêlé d'étouffement et d'ennui, cette étudiante de bonne famille entamait son nomadisme. Et, comme à chacun de ses retours, sa ville, Johannesburg, la prend à la gorge. Trop de lumière, trop de bruit, les SDF aux feux rouges, les chiffonniers poussant leur chariot, la violence latente, la pauvreté omniprésente. Alors, avec la fraîcheur de son regard neuf, de l'ailleurs, elle s'est mise à écrire, vite, pour ne rien perdre de cette sensibilité. "C'est que, au bout d'un moment, vous vous habituez à cette frénésie, et vous arrêtez de voir car, si vous voyez tout, vous êtes submergé", confie, émue, la romancière. Quinze ans plus tôt, elle avait déjà essayé de raconter tout cela, son pays déchiré et le poids de l'héritage, sans succès. Cette fois-ci, plus aguerrie, elle se sent prête. Mais bientôt, à quelques encablures de la maison de sa mère, Tata Mandela se meurt dans sa Résidence. Le père de la nation, le héros absolu de tout un peuple, s'éteint à 95 ans en ce 5 décembre 2013. Dix jours de deuil national, des obsèques à la hauteur de l'aura internationale du militant anti-apartheid, et, peut-être, déjà, les dernières lueurs de l'unité.
Evidemment, Fiona Melrose intègre l'événement dans son roman, en fait même l'épicentre de sa dramaturgie, qui, à l'instar du Mrs Dalloway de Virginia Woolf, son livre de chevet, se déroule sur vingt-quatre heures et suit un cortège de personnages. Ils sont 12, dans Johannesburg, Blancs, Noirs, riches, pauvres, natifs ou émigrés, à vivre cette journée si particulière du 6 décembre 2013. Représentatifs de la société sud-africaine, mais loin de toute caricature, ils sont la saveur de ce superbe roman choral, auxquels il faudrait rajouter Johannesburg, personnage à part entière. Johannesburg, grande prêtresse de l'agitation permanente avec ses 5 millions d'habitants et sa topographie tentaculaire. "Elle était bâtie sur l'or, écrit Fiona Melrose. Ce serait toujours une ville pionnière, une ville frontière, la ville des chercheurs et des négociants. Des conducteurs, des piétons, des coups frappés en permanence à la vitre de votre voiture, toc toc toc, par des vendeurs à la sauvette, des mendiants et des filous qui mimaient la faim, la misère et la déchéance, trahis par leurs baskets et leurs écouteurs..."
"Le simple fait d'être en vie était dangereux, et survivre, un défi"
Des piétons, à vrai dire, l'on n'en voit pas beaucoup alors que nous déambulons dans cette cité striée par les autoroutes, délaissée par les transports publics et minée par les exactions des organisations criminelles nigérianes, israéliennes, russes, qui se sont engouffrées ici après la chute de l'apartheid et le démantèlement de l'imposante police d'Etat - en 2019, l'on décomptait 57 meurtres par jour en Afrique du Sud, moins cependant qu'en 1994, où, dans un pays alors au bord de la guerre civile, l'on enregistrait quelque 74 homicides quotidiens. "Le simple fait d'être en vie était dangereux, et survivre, un défi", note la narratrice. Fiona Melrose, elle-même, n'en mène pas large, qui, de son smartphone, peut suivre, grâce à un système de caméras, tout ce qui se passe chez elle, la quiétude de ses trois chiens, la tranquillité de son jardin et l'inviolabilité de ses fenêtres, hérissées de barreaux, comme toutes celles de la ville. Invivable... "C'est la relation la plus compliquée de ma vie, concède l'auteure. Cet endroit me tue et pourtant je l'aime : le syndrome de Stockholm, je pense."
Gin, son héroïne (et son double de papier) vient de débarquer de New York afin d'organiser une grande fête pour les 80 ans de sa mère, Mrs Brandt - une mère grand genre, irascible à souhait, intraitable avec tous, sa fille, sa domestique, Mercy, etc. - sauf avec son chien adoré, Juno. Il fait chaud, très chaud, l'orage de 16 heures n'a pas encore déchiré le ciel. Dans le centre-ville, manifeste September, SDF, bossu, victime de la répression sanglante d'une grève de mineurs en août 2012 - en référence à la grève sauvage de Marikana, à ses 34 ouvriers tués et à ses dizaines de blessés. "Ce fut le premier drame de la période post-apartheid, explique Fiona Melrose. Cet épisode dramatique a symbolisé la fin du rêve de "l'arc-en-ciel" sud-africain. Les enquêtes n'ont jamais rien donné de sérieux, c'est une honte." Comme tous les jours, September va réclamer justice, pancarte à la main portant ces simples mots, "Me voici", devant le Diamond, immeuble du siège social de l'entreprise minière. Le Diamond, un gratte-ciel diabolique, impénétrable, arrogant, tant sa réverbération peut aveugler les gens de l'extérieur selon la lumière du jour. Dans ses bureaux, Peter Strauss, amoureux éconduit de Gin et DRH du conglomérat minier. Pauvre Peter, que ses patrons laissent seul se débrouiller avec September et que sa famille brocarde pour son célibat.
" Seule une transformation économique radicale pourrait faire bouger les lignes"
Une famille de "racistes ordinaires", ces Strauss, comme il en existe encore beaucoup dans cette société parmi les plus inégalitaires du monde, selon la Banque mondiale. "Les réflexions racistes sont en effet monnaie courante ici, note Fiona Melrose. Cela dit, je ne suis pas sûre que cela soit très différent chez vous avec les immigrés. Les structures politiques et financières n'ont pas bougé depuis la fin de l'apartheid, rien n'a changé non plus dans les clubs de golf et les country clubs. Vous allez me prendre pour une folle furieuse, mais seule une transformation économique radicale pourrait faire bouger les lignes." Domestiques, vigiles, jardiniers, ils sont quelques-uns, dans ce roman, à venir du Zimbabwe, du Lesotho, du Mozambique... Une main-d'oeuvre appréciée mais sujette, de façon cyclique, à des attaques xénophobes, comme celles qui ont déferlé, en septembre 2019, sur des townships au sud-est de Johannesburg. "La faute en incombe aux politiciens locaux qui se dédouanent de leur incompétence en matière de services publics (électricité, voirie...) en rejetant la faute sur les étrangers, estime l'auteure, c'est très politique."
La soirée d'anniversaire de Mrs Brandt aura bien lieu, les chants, de lutte et de révolution, mais aussi des berceuses tristes d'une autre époque, s'élèvent devant la Résidence de Nelson Mandela, Gin s'émerveille devant tant de beauté... Moment précieux et rare d'unité nationale qui ne réussira pas, on le devine, à arrêter la fuite en avant de la jeune femme. Tout comme celle de Fiona Melrose, qui s'apprête à aller composer sous d'autres horizons, d'où elle continuera à radiographier, n'en doutons pas, l'Afrique du Sud post-apartheid.
Johannesburg, par Fiona Melrose, trad. de l'anglais (Afrique du Sud) par Cécile Arnaud. Quai Voltaire, 320 p., 23 ¤.

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