Le Couteau
Par Jo Nesbo, trad. du norvégien par Céline Romand-Monnier.
Gallimard, 606 p., 22 ¤.
8/20
Douzième mésaventure de Harry Hole, Le Couteau commence fort. Dans la dèche, où se complaît l'ex-inspecteur de la police criminelle d'Oslo. Toujours entre deux cuites, entre deux beignes. Rakel, la femme de sa vie, celle qui lui a réappris la douceur des jours, l'a jeté dehors pour une histoire de coucherie. Alors, il s'est laissé couler. La directrice de la brigade l'a rattrapé par les bretelles et lui a confié les cold cases. Hole s'en fout, il est au fond du trou. Des meurtres au couteau le sortent vaguement de son coma. Le découpeur ne peut être que Svein Finne, arrêté dix ans auparavant par ses soins, tout juste sorti de taule. Nouvelle claque, ultime celle-là : Rakel a été assassinée à coups de lame. La nuit même où Harry s'est tellement murgé qu'il ne se souvient de rien. Plongée dans l'abîme pour un homme dissout dans le chagrin et l'alcool ?
Du tout. Jo Nesbo préfère multiplier les fausses pistes, pendant que son héros court dans tous les sens à la recherche de Svein Finne, forcément coupable du crime de Rakel. Plus guère d'émotion dans cette affaire. Seulement l'efficacité d'un thriller soigneusement huilé, rouages compliqués à plaisir. Mécanique plutôt que viscéral. De temps à autre, l'auteur ménage un croc-en-jambe à Hole, histoire de rappeler que le gars en bave des jantes de tracteur. Avant de s'en retourner rapido à des personnages secondaires dont il étale l'existence pour mieux égarer le lecteur et lui mitonner des rebondissements à retardement. Il en oublie Svein Finne, le pivot de l'intrigue. Il doit préparer un gigot de sept heures, trier ses factures, allez savoir. En attendant, c'est pas qu'on s'ennuie, c'est qu'on s'impatiente. Où est ce supplément d'âme propre à Nesbo ? Resté dans les yeux d'un vieillard aphasique, au début du bouquin. Pas merci. S.B.

Le couteau par Jo Nesbo
© / Gallimard
Faut pas prendre les cons pour des gens
Par Emmanuel Reuzé et Nicolas Rouhaud.
Fluide glacial, 56 p., 12,90 ¤.
18/20
"Deux choses sont infinies : l'Univers et la bêtise humaine. Mais en ce qui concerne l'Univers, je n'en ai pas encore acquis la certitude absolue." La célèbre citation d'Albert Einstein aurait pu figurer en exergue de cette bande dessinée à l'humour très noir, dont le titre (une trouvaille) annonce la couleur. Faut pas prendre les cons pour des gens s'aventure précisément dans le puits sans fond de la bêtise humaine pour mieux rappeler à quel point notre époque marche sur la tête. A commencer par Les Misérables de Victor Hugo, ici complètement expurgés : une association contre la maltraitance des enfants fustige le sort de Cosette, un syndicat de policier considère que le suicide de Javert stigmatise la profession, des féministes trouvent sexiste que Fantine soit prostituée et la Thénardier une criminelle... Allez hop, pas de polémique, on efface tout, sauf quelques conjonctions de coordination !
Là, c'est une mère qui fume comme un pompier parce que son gamin collectionne les illustrations des paquets de tabac, cancers de la gorge et autres poumons goudronnés. Elle lui a même acheté un album pour qu'il colle ses vignettes. "Tous ses copains le font, c'est très à la mode en ce moment." Trottoirs privatisés avec péage à la clef, distributeurs de diplômes pour remplacer les enseignants, bancs anti-SDF d'une sophistication macabre ; pénurie de personnel à l'hôpital obligeant les patients à opérer eux-mêmes d'autres patients ; ce père de famille qui place des pubs dans la conversation afin d'arrondir ses fins de mois, etc. Racisme, religion, stigmatisation des migrants, suicide au travail ne sont pas en reste. Non content de pousser très loin le curseur de l'absurde, sous l'égide d'Orwell comme des Monty Python ou de Desproges, Emmanuel Reuzé fignole un graphisme des plus classiques, très chic, notamment à partir de photos. Volontairement rigide sur la forme, constamment grinçante sur le fond, cette compilation de gags géniale prête à rire (jaune) autant qu'à réfléchir. Voire à déprimer... D.P.

Faut pas prendre les cons pour des gens, par Emmanuel Reuzé et Nicolas Rouhaud
© / Fluide Glacial
