Pour moi, Chéreau, c'est le surgissement d'un cheval sur un immense plateau, avec en croupe le spectre du Roi du Danemark, c'est la scénographie gigantesque de Richard Peduzzi et ses blocs de bois qui sortent du sol et composent remparts, cimetière ou lande, au gré des errances de Gérard Desarthe, Hamlet inquiet et inquiétant, en 1988. Il y a quelque chose de magique, alors, auroyaume de Chéreau, et il est le grand gourou du théâtre public. Ce sont ses années Nanterre, celle de la maturité et de la maestria, il est au carrefour fertile de la distanciation brechtienne (débarrassée de son âpreté fondamentale), de l'esthétisme strehlérien (appris au Piccolo Teatro de Milan) et de la tentation cinématographique (qu'il a goûtée aussi à l'opéra). Cela permet alors à Chéreau de toucher à la fois le public intellectuel et vieillissant craché dans toutes les salles de France par mai 68 et les spectateurs plus jeunes, qui ne justifient d'aucune idéologie pour se rendre au théâtre, mais de la seule recherche de l'émotion. Jean Vilar et Antoine Vitez ont fabriqué et accompagné la première génération, Patrice Chéreau et Jean-Pierre Vincent sculptent la seconde.

A la ville, à l'écran et à la scène, le compagnonnage avec Pascal Greggory a infléchi l'oeuvre de Chéreau, et s'il a pu, grâce à cet acteur, sonder les fragilités intimes de l'individu et explorer l'envers du masculin (comme dans Le temps et la Chambre, de Botho Strauss, en 1991), il a déséquilibré certaines de ses productions. C'est ainsi que Phèdre, en 2003, aurait pu être sa suprême confrontation avec le classicisme français, comme Hamlet avait été celle avec le baroque shakespearien, mais cette tentative échoua à moitié. Dans la salle "bi-frontale" des Ateliers Berthier, improbable espace arrimé aux boulevards des Maréchaux du nord de Paris, Chéreau crée alors un champ de bataille: face à face, les spectateurs assistent à une lutte à mort. Mais le combat est inégal, car Thésée (Pascal Greggory) s'incline face à Hippolyte (Eric Ruf): c'est la vieillesse déjà asséchée face à la sève éclatante de la jeunesse, c'est une frêle voix qui s'écorche à trop forcer contre un olifant surpuissant, c'est l'ombre contre la lumière, une momie contre un Viking.

Thésée entraîne Phèdre dans sa chute, et Dominique Blanc, autre interprète fétiche de Chéreau, reste accrochée à son mariage racorni, ses mains glissent sur l'alexandrin racinien, elle demeure dans le puits de ses affres conjugales et ne parvient pas à se hisser jusqu'au soleil de la passion. Belle douleur, sur le sol, que ce double échec de l'héroïne et de la comédienne: ne pouvoir dominer ni son coeur ni la performance... A côté du "vieux" duo Thésée-Phèdre, la jeunesse du couple Hippolyte-Aricie triomphe, éclatante, athlétique, sensuelle. C'est Hippolyte et Aricie - non la tragédie de Rameau, mais celle de Chéreau.

Je me demande soudain si Patrice Chéreau a vraiment échoué à présenter la Phèdre qu'il souhaitait: n'aurait-il pas volontairement déséquilibré son spectacle, trahissant ses vieilles amours pour se jeter dans les bras de la jeunesse, de la beauté, de la vie?