Mohamed Mbougar Sarr, Amélie Nothomb, Christine Angot, Clara Dupont-Monod, François-Henri Désérable, ... Ils seront tous à Brive, en ce week-end du 6 novembre, pour fêter leur prix et le retour, après une année blanche, de l'une des plus populaires foires du livre de France, qui réunit cette année quelque 300 auteurs.
Les heureux lauréats des grands prix d'automne seront donc présents sous la halle Georges Brassens, mais avec eux, aussi, leurs malheureux challengers, Sorj Chalandon, Philippe Jaenada, Del Amo, Anne Berest, Louis-Philippe Dalembert, Claire Berest, Nina Bouaroui, David Diop, Thomas B. Reverdy, Maria Pourchet, Catherine Cusset... et Abel Quentin, qui a reçu jeudi 4 novembre, en très beau lot de consolation, le prix de Flore. Ils ont tous animé cette belle rentrée littéraire, riche en jolis succès et en révélations, et viennent célébrer leur trophée ou se consoler dans le cocon réconfortant - et calorique - de la capitale corrézienne.
Un Didier Decoin sur tous les fronts
Parmi les 300 auteurs ayant succombé aux sirènes brivistes, on remarquera tout particulièrement la venue de Didier Decoin, qui revêt en cette 39e édition la casquette de président. Sacré Didier Decoin, qui, non content de présider le jury Goncourt, a accepté de créditer de sa belle stature le rassemblement littéraire corrézien. Le président des Ecrivains de marine (3e casquette, de capitaine) insufflera d'ailleurs un peu d'embruns et de vents marins dans les rues de Brive-la-Gaillarde en invitant ses confrères Patrice Franceschi, Olivier Frébourg, et Nicolas Vial (peintre officiel de la Marine). Il était heureux, Didier Decoin, ce mercredi 3 novembre, en son salon de chez Drouant. Comme par enchantement, le jeune Sénégalais Mohamed Mbouga Sarr venait d'être couronné par le Goncourt au premier tour, alors, qu'on le sait, le combat avait été rude. Avec d'une part, les partisans de la première heure de l'auteur de La Plus Secrète Mémoire des hommes, et de l'autre, les soutiens de Sorj Chalandon et de son Enfant de salaud, Louis-Philippe Dalembert jouant les outsiders et Christine Angot, prix Médicis, étant implicitement écartée. Il a fallu la plaidoirie ardente des plus fervents des supporters du trentenaire africain (Tahar Ben Jelloun, Pierre Assouline, Eric-Emmanuel Schmitt, Camille Laurens...) pour que la balance penche en faveur du 4e roman du quasi-inconnu, citoyen de Beauvais.
Moins heureux, on l'imagine, Olivier Nora, le patron de Grasset, maison qui avait glané le plus de citations dans les sélections avec Anne Berest, Sorj Chalandon, Christophe Donner, Gilles Martin-Chauffier... et qui a fait finalement chou blanc lors de la quinzaine des prix. Ainsi du Renaudot, où Anne Berest (La Carte postale) figurait dans la 3e et dernière liste aux côtés de Nicolas Chemla (Murneau des ténèbres, Le Cherche-Midi), d'Abel Quentin (Le Voyant d'Etampes, L'Observatoire) et d'Amélie Nothomb (Premier sang, Albin Michel). On a pu croire, à un moment donné, que les jurés ne jettent leur dévolu sur Anne Berest, histoire de donner une leçon à leurs voisins de chez Drouant _ la polémique est encore fraîche qui a vu François Noudelmann, le compagnon d'une des jurés du Goncourt, Camille Laurens, être sélectionné dans la première liste et surtout l'auteure tacler sévèrement le livre d'Anne Berest, concurrente de Noudelmann, donc, dans sa chronique du Monde.
Que nenni ! C'est la reine Amélie qui a facilement remporté le gros lot au premier tour du scrutin, avec six voix, contre deux pour Anne Berest et une voix pour Abel Quentin (Jean-Marie Gustave Le Clézio n'a pas voté). Rafraîchissante Amélie Nothomb, qui, nonobstant l'énorme succès grand public qui l'accompagne depuis 1992 avec L'Hygiène de l'assassin, aspirait depuis quelque trente ans à la consécration de ses pairs. Passée à deux doigts du Graal en 2019 avec Soif, la voilà (enfin) récompensée. Et d'annoncer fêter cela avec des litres de champagne...
Mais rappelons-le, ce sont les Dames du Femina qui ont ouvert le bal cette année, lundi 25 octobre en couronnant Clara Dupont-Monod. Le prix Femina français lui, a en effet été remis, au huitième tour, pour S'adapter (Stock) par six voix contre 4 à Thomas B. Reverdy (Climax, Flammarion). Huit tours ! Autant dire que le combat fut rude. Mais réjouissons-nous de cette belle consécration pour la journaliste romancière et éditrice qui a écrit avec S'adapter son livre le plus intime, ou l'histoire d'une fratrie désarçonne par l'arrivée d'un bébé lourdement handicapé. "Cette année, nous avons eu envie de couronner une femme, a confié Josyane Savigneau, la présidente du jury 2021. Il se trouve que de très bons romans de cette rentrée ont été écrits par des femmes. Ce n'est pas de la discrimination positive, on est le Femina, pourquoi aller chercher un homme ?"
Moins de houle pour le prix Femina étranger remis au merveilleux Madame Hayat (Actes Sud) d'Ahmet Altan, une fiction d'une fraîcheur et d'une intelligence sans pareil, riche en clins d'oeil et en métaphores sur la propre situation de l'écrivain turc poursuivi par le régime. Dans un pays régi par l'arbitraire et où rôdent d'inquiétants barbus armés de bâtons, Fazil, le jeune narrateur, étudiant en lettres devenu pauvre à la mort de son père, découvre la vie, et l'amour, en double... Enfin, se prenant pour les membres du jury Renaudot, coutumiers du fait, les Dames du Femina ont ressorti du chapeau leur lauréate de l'essai, Annie Cohen-Solal (Un étranger nommé Picasso, Fayard), pourtant absente de leur dernière liste.
Le lendemain, mardi 26 octobre, c'était au tour du jury Médicis de renter dans la ronde. Chez Flammarion, éditeur de Christine Angot, toujours en attente d'un grand prix d'automne, on se prenait à espérer depuis quelques jours. Jamais la presse n'avait été aussi bonne pour l'un de ses romans (Le Voyage dans l'Est), le thème - l'inceste - était moins décrié qu'il ne le fut, bref, tous les astres étaient alignés, alors, pourquoi pas ? Ce fut fait, au deuxième tour par six voix contre trois à Christophe Donner (La France goy, Grasset) et une voix à Céline Minard pour Plasmas (Rivages).
Et aussi Edouard Philippe, François Hollande, Anne Hidalgo...
Restait le Grand prix de l'Académie française, délivrée le jeudi 28 octobre. La rumeur donnait gagnant Gilles Martin-Chauffier, l'auteur du Dernier Tribun (Grasset), face à Mohamed Mbougar Sarr et à François-Henri Désérable (Mon maître et mon vainqueur, Gallimard). Ne jamais se fier à la rumeur... Ce fut finalement le jeune Désérable qui remporta le trophée après une bataille acharnée, avec 10 voix contre 9 voix à Gilles Martin-Chauffier au 3e tour de scrutin. Faut croire qu'Antoine Gallimard a été un chouïa plus persuasif qu'Olivier Nora... François-Henri Désérable sauve ainsi la rentrée littéraire de Gallimard, question prix, car du côté des ventes, cela va très bien merci, avec J.K Rowling (Jack et la grande aventure du cochon de Noël), Patrick Modiano (Chevreuse), Jean-Christophe Rufin (Les Flammes de Pierre), Catherine Cusset (La Définition du bonheur) ou encore Hervé Le Tellier, toujours présent dans les meilleures ventes après plus d'un an de vente.
Hervé Le Tellier sera, lui aussi, à Brive-la-Gaillarde en ce week-end du 6 novembre, l'organisation de la Foire du livre ayant décidé de convier tous les lauréats de l'année dernière, privés de manifestations littéraires pour cause de pandémie. Le prix Goncourt aura de sacrés concurrents en la personne de quelques politiques qui viendront, livre sous le bras, jauger de leur taux de popularité. Ainsi d'Edouard Philippe (accompagné de son cosignataire Gilles Boyer), de François Hollande et d'Anne Hidalgo. Embouteillage assuré.
