Qui décrochera le Graal jeudi 3 novembre ? L'affaire est plus que jamais d'importance en cette année sombre pour la vente des livres, qui a connu une inflexion impressionnante dès le début de la guerre en Ukraine, fin février dernier. A regarder les chiffres de vente (source Edistat) en grand format des trois derniers lauréats (480 000 exemplaires pour La Plus Secrète Mémoire des hommes, de Mohamed Mbougar Sarr, plus de 1 million pour L'Anomalie, d'Hervé Le Tellier et 560 000 pour Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon, de Jean-Paul Dubois), on comprend que le coefficient multiplicateur du prix Goncourt joue toujours à plein. Alors, qui, de Giuliano da Empoli (Le Mage du Kremlin, Gallimard), de Brigitte Giraud (Vivre vite, Flammarion), de Cloé Korman (Les Presque Soeurs, Seuil) ou de Makenzy Orcel (Une somme humaine, Rivages) ? Voguent les rumeurs qui donnent Brigitte Giraud et Giuliano da Empoli au coude à coude.
Les outsiders : Makenzy Orcel et Cloé Korman
Risquons-nous, et mettons de côté Makenzy Orcel et Cloé Korman. Le premier, sympathique romancier et poète haïtien de 39 ans, ne met pas toutes les chances de son côté. Certes, Makenzy Orcel a fait sensation en 2012 avec Les Immortelles (Zulma), témoignage envoûtant d'une prostituée de Port-au-Prince. Puis en 2016 avec L'Ombre animale, récit onirique et incandescent d'une vieille Haïtienne noire et morte. Reste que son septième roman, Une somme humaine (Rivages), porté par la voix, rythmée et vibrante, d'outre-tombe d'une pauvre et jeune Française (qui vient de se jeter sous un métro), ne semble pas taillé pour recevoir le Goncourt. Trop exigeant, trop "magique", peu rassembleur... Vendu à ce jour à moins de 1 000 exemplaires, il ne pourrait grimper très haut, malgré la force de frappe du prix des Dix de chez Drouant. Or rien n'insupporte plus les membres du jury Goncourt qu'un Goncourt qui se vend peu - ou moins que les livres lauréats de ses "concurrents", les Renaudot, Femina, Académie française...
Le cinquième roman de Cloé Korman, Les Presque Soeurs (2 500 exemplaires vendus à ce jour), parfait exemple de la "littérature du réel", résulte d'une enquête de cette romancière de 39 ans sur les traces de ses trois petites-cousines juives, internées au camp de Beaune-la-Rolande puis dans des foyers de l'Ugif, l'Union générale des Israélites de France et mortes à Auschwitz, et de leurs trois "presque soeurs", les soeurs Novodorsqui, présentes dans son livre sous le nom de Kaminsky, et qui, elles, ont survécu. C'est grâce à leur témoignage, précieux, que Cloé Korman a pu reconstituer la tragique destinée de sa parentèle, mais c'est aussi par elles que "l'affaire" surgit. On vient d'apprendre en effet (par le truchement d'Ilana Moryoussef de France Inter) que les soeurs s'insurgent aujourd'hui contre ce "vol" de leur histoire familiale et parlent "d'abus de faiblesse". Resurgissent les éternelles questions : jusqu'où le romancier peut-il aller quand il s'inspire de personnes réelles ? Quelle licence la littérature permet-elle ? A savoir si cette polémique enterre définitivement les chances de Cloé Korman qui aurait pu jouer le rôle d'outsider...
Les favoris : Giuliano da Empoli et Brigitte Giraud
Reste donc Giuliano da Empoli et Brigitte Giraud. Le premier est un journaliste et écrivain italo-suisse de 49 ans écrivant en français. Son Mage du Kremlin, portrait de Vadim Baranov, une éminence grise de Vladimir Poutine, était favori jusqu'à ce que l'Académie française lui délivre jeudi 27 octobre son Grand prix du roman, ce qui lui enlèverait a priori tout espoir du côté des Goncourt... Quoique. Certains membres du jury rappellent que des doublés ont bel et bien eu lieu dans l'histoire plus que centenaire du prix, ainsi de ceux de Patrick Rambaud (La Bataille, 1997) et de Jonathan Littell (Les Bienveillantes, 2006), lauréats des deux académies. Mais d'autres avancent des arguments d'un type différent : sorti le 14 avril, Le Mage du Kremlin aurait d'ores et déjà fait l'objet de moult articles de presse et son auteur été convié sur de nombreux plateaux consacrés à la guerre en Ukraine et à la Russie de Poutine. De même, avec 80 000 exemplaires vendus, le roman serait déjà un succès. Et puis, pour les libraires, ne vaut-il pas mieux multiplier les livres primés ?
Enfin, il y a Brigitte Giraud, qui coche beaucoup de cases. Depuis 1997, la native de Sidi Bel Abbès (son père était appelé en Algérie) a obtenu une large reconnaissance critique, avec en prime le Goncourt de la nouvelle pour L'amour est très surestimé (2007). Avec Vivre vite (Flammarion), récit du fatidique enchaînement de circonstances qui a débouché sur l'accident de moto mortel de son mari, le 22 juin 1999, la romancière de 60 ans a sans conteste touché les membres du jury. Réflexion sur le hasard et la destinée, la culpabilité, le deuil de l'être aimé et l'impossibilité d'oublier, enquête implacable sur ces petits détails qui font chavirer une vie et portrait de la France moyenne en la toute fin du XXe siècle. Vivre vite (vendu à 6 000 exemplaires) peut sans conteste brasser large. Et puis, cerise sur le gâteau, Brigitte Giraud est une femme. Or le tableau des Goncourt pâtit d'un sérieux déficit : depuis sa création, il y a cent treize ans, seules 12 femmes ont été couronnées, la dernière étant Leïla Slimani, en 2016. Mais on le sait, tout peut arriver le D. Day dans le salon ovale de chez Drouant. Alors, attendons ce jeudi 3 novembre, vers les 13 heures.
Quelques minutes après l'annonce fatidique en direct de chez Drouant, sera proclamé le lauréat du prix Renaudot. Restent six auteurs en lice (et pas un seul en commun avec les finalistes du Goncourt) : Sandrine Collette, Nathan Devers, Sibylle Grimbert, Claudie Hunzinger, Simon Liberati et Christophe Ono-dit-Biot. Aucune crainte de doublon, donc, le jury Renaudot peut cette année couronner qui il désire, sans s'effacer devant ses confrères du Goncourt.
