Elle est loin l'époque du "poche à papa", lorsque les éditeurs de petits formats se contentaient d'attendre le succès des livres avant de les rééditer tranquillement un an plus tard. Il n'est plus question aujourd'hui d'entériner la bonne santé d'une oeuvre, il s'agit de la devancer, voire de la susciter, et, surtout, de ne pas laisser un titre prometteur au concurrent. C'est que la bataille fait rage entre les cinq grands éditeurs qui se partagent le marché fructueux du livre de poche. Tous adossés à un groupe, ils en sont aussi les vaches à lait - le poche représente 14,5 % des ventes de livres en valeur et 27 % des ventes en volume. Moment-clef de cette compétition, la rentrée littéraire et ses quelque 600 nouveautés. Une belle spécificité française que cette "rentrée" qui enflamme le milieu, avec son lot de succès surprise et les prix de l'automne en ligne de mire.

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Début juillet, alors que libraires, membres du jury et journalistes sont encore dans le brouillard, les éditeurs de poche sont, eux, au parfum. Ayant travaillé très en amont, à coups de lectures sur PDF, et assisté aux présentations printanières des programmes aux représentants et libraires, ils ont d'ores et déjà un avis, précieux, sur une grande partie de la production, et ont opéré, ici ou là, quelques jolies prises, avant même toute parution en grand format.

A chaque éditeur son groupe

Signe particulier de ce monde du poche ? Sa gouvernance féminine. Du leader, Le Livre de poche (26 % de part de marché) au benjamin, Points (5,2 %), en passant par Pocket et 10/18 (19 %), Folio (12 %) et J'ai lu (10 %), les femmes sont à la manoeuvre. Ce qui crée une atmosphère particulière : "Il y a de la bagarre, mais il n'y a pas d'inimitiés ni de coups de couteau dans le dos, explique Anne Assous, directrice de Folio. On se téléphone amicalement après les enchères, perdues ou gagnées." Les règles du jeu sont claires : chaque label a la priorité sur les "marques" de son groupe. Béatrice Duval, la directrice générale du Livre de poche, fait son marché auprès des éditeurs du groupe Hachette, Grasset, Stock, Lattès, Fayard, Calmann-Lévy... ainsi que dans la production Albin Michel (propriétaire à 40 % du Livre de poche). Carine Fannius, la DG du pôle poche d'Editis (Pocket et 10/18), passe au tamis les publications de Robert Laffont, Plon, Presses de la Cité, Belfond, etc., ; Anne Assous a la mainmise sur Gallimard et, dans une moindre mesure, sur les satellites de Madrigall (POL, Mercure de France, La Table ronde, etc.) ; Cécile Boyer-Runge, DG de Points, sur les productions du Seuil et autres éditeurs de Média-Participations ; et Hélène Fiamma, DG de J'ai lu, sur celles de Flammarion.

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Un principe qui connaît quelques exceptions, notamment lorsque l'éditeur de poche garde un auteur alors même que ce dernier a changé de maison. Ainsi, J'ai lu publie depuis toujours Claudie Hunzinger (Grasset) et Lionel Duroy (Mialet-Barrault) ; Folio s'est jeté, "blind", sur le roman Lumière d'été, puis vient la nuit, de l'Islandais Jon Kalman Stefansson, passé chez Grasset, et continue d'éditer Luc Lang (Stock) ; Le Livre de poche suit Ken Follett (Robert Laffont) ; Points, Donna Leon (Calmann-Lévy) et S. J. Bennett (Presses de la Cité) ; Pocket, Léonora Miano, Hugo Boris (Grasset) et Maxime Chattam (Albin Michel)... On appelle cela la politique d'auteur. "Il ne faut pas oublier que le poche est le conservatoire des catalogues et le gestionnaire des fonds", souligne Hélène Fiamma qui avance aussi comme autre raison aux publications "contre-nature" le fait que les éditeurs de poche ne peuvent pas absorber toutes leurs productions maison. "C'est comme cela que nous avons acquis La Grace, de Thibault de Montaigu, chez Plon, qu'on a vendu à 20 000 exemplaires, et que, inversement, on a 'lâché' Le Grand Bordel de l'évolution, de Léo Grasset (Flammarion), acheté par HarperCollins Poche. Une erreur...", reconnaît-elle. "En règle générale, si on laisse passer un livre de son groupe qui devient un best-seller ailleurs, cela est considéré comme une quasi-faute professionnelle", prévient, mi-facétieuse mi-sérieuse, Béatrice Duval.

"La chasse auprès des indépendants, c'est le sel du travail"

Pas facile en effet de pronostiquer les succès à venir, d'autant qu'"une fois éliminés tous ceux qui sont sur orbite", comme dit Cécile Boyer-Runge, la compétition se concentre essentiellement sur des auteurs peu connus du grand public, primo-romanciers ou confidentiels, publiés par les éditeurs dits indépendants. "La chasse auprès des indépendants, c'est le sel du travail", confirme Béatrice Duval, qui s'enorgueillit d'avoir acquis ces dernières années La Vraie Vie d'Adeline Dieudonné (L'Iconoclaste) et La Plus Secrète Mémoire des hommes, de Mohamed Mbougar Sarr, le prix Goncourt 2021 publié par Philippe Rey !

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Des bonnes pioches, tous les éditeurs en ont fait récemment : Folio s'est procuré Mahmoud ou la montée des eaux, d'Antoine Wauters (Verdier), qui vient de recevoir le prix du Livre Inter ; J'ai lu a acheté, "pas cher", en juin 2020, Les Impatientes, de Djaïli Amadou Amal (Emmanuelle Collas), prix Goncourt des lycéens 2020 ; Points, Milwaukee Blues de Louis-Philippe Dalembert (Sabine Wespieser), finaliste du Goncourt ; et Pocket s'est emparé du Gang des rêves de Luca Di Fulvio (Slatkine) et de Lait et miel de la poète féministe Rupi Kaur, deux best-sellers imprévisibles... Une question de flair, assurément, auquel il faut ajouter un zeste de chance.

Tout ne se passe pas toujours aussi bien, mais les éditeurs de poche ont plus d'une carte dans leur manche. Témoignage d'Anne Assous, de Folio : "On croyait beaucoup au roman Le Cahier de recettesde Jacky Durand, publié en 2019 par Stock, qu'on avait remporté au terme d'enchères assez élevées. Or le titre ne s'est vendu qu'à 5 000 exemplaires en grand format. On a alors proposé à l'auteur (et à son éditeur) de rebaptiser le livre Les Recettes de la vie, on a opté pour une couverture moins mélancolique, et on en a vendu 75 000 exemplaires ! Même traitement pour Konbini (Denoël), du Japonais Sayaka Murata, énorme succès nippon et déception en France. On a choisi une couverture plus peps et un titre, La Fille de la supérette, plus en raccord avec son contenu. Bilan : 56 000 exemplaires écoulés."

Des achats de droits aux enchères ou par pre-empt

Mais la roue ne s'arrête jamais de tourner, pas question de baisser la garde en cette année 2022. Et les éditeurs de traquer les pépites de demain. Des achats de droits qui se font le plus souvent aux enchères ou, en cas de conviction forte, par pre-empt. "Il s'agit alors d'un véritable pari, explique Béatrice Duval. On offre un certain montant, de 30 000 à 150 000 euros - en dessous, c'est quasi insultant -, valable pour 24 ou 48 heures. Soit le vendeur accepte, soit il refuse, et tout repart à zéro." Pour cette rentrée, elle en a effectué au moins deux, sur les premiers romans de Sarah Jollien-Fardel, Sa préférée (Sabine Wespieser), ou la colère d'une fille dont le père a torturé la famille, et de Simon Parcot, Le bord du monde est vertical (Le Mot et le reste), un grand roman d'aventures et de montagne.

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Chez Folio, Anne Assous a eu un énorme coup de coeur pour le jeune primo-romancier américain Nathan Harris, auteur de La Douceur de l'eau (Philippe Rey), qui ausculte les racines de la ségrégation au lendemain de la guerre de Sécession. "Je savais que c'était l'un des livres préférés d'Obama et d'Oprah Winfrey, raconte l'éditrice. Je n'ai pas attendu la version française, je l'ai lu en anglais, et j'ai fait un pre-empt très en amont." Enthousiasme et rapidité ont aussi gouverné Hélène Fiamma, qui a préempté pour J'ai lu L'Odyssée de Sven (Buchet-Chastel), premier roman de l'Américain Nathaniel Ian Miller, éleveur de bétail dans le Vermont, qui narre les années d'isolement d'un jeune Suédois dans un fjord reculé du Spitzberg.

Tous ne connaîtront pas le succès escompté

D'autres ouvrages de la rentrée ont d'ores et déjà fait l'objet de belles enchères, comme le premier roman de la Belgo-Rwandaise Dominique Celis, Ainsi pleurent nos hommes (Philippe Rey), salué par Gaël Faye, disputé par trois éditeurs de petits formats et remporté par Le Livre de poche, ou encore celui du réalisateur Lucas Belvaux, Les Tourmentés (Alma éditeur), une chasse à l'homme organisée par une femme, qui a suscité l'engouement de trois ou quatre maisons, dont Folio qui a ramassé la mise pour un montant à... cinq chiffres. Impossible d'en savoir plus, tant le milieu aime à garder secrètes les avances octroyées. Cinq chiffres aussi pour Le Dernier des siens (Anne Carrière) de Sibylle Grimbert, l'histoire de l'amitié, au XIXe siècle, entre un jeune zoologiste et un pingouin, acquis par J'ai lu, tandis que 10/18 publiera Euphorie (éditions de l'Observatoire) d'Elin Culhed, le récit de la dernière année de Sylvia Plath, et que Points annonce l'acquisition des romans de Sébastien Spitzer, Kéthévane Davrichewy, Guillaume Perilhou, Nguyen Phan Que Mai, etc.

Il y a fort à parier qu'on parlera de ces auteurs à partir de la mi-août, mais tous, évidemment, ne connaîtront pas le succès escompté. Les risques, assumés, du métier... et de l'achat avant parution. D'autres risques, moins maîtrisés ceux-là, planent au-dessus du marché du poche : la fusion à venir d'Hachette et d'Editis, et l'avis de la Commission européenne sur l'abus de position dominante que constituerait l'assemblage des deux mastodontes Le Livre de poche et Pocket-10/18. Mais ceci est une autre histoire, place à la rentrée 2022 !