Hausse du prix du papier, tendance inflationniste, inquiétudes - et tensions - à la suite de l'OPA lancée par Vivendi sur Lagardère (Hachette), annonce de la revente d Editis, fragilité des éditeurs indépendants, baisse du chiffre d'affaires en librairie après la folle croissance de 2021 : la rentrée littéraire s'inscrit cette année dans un climat d'incertitude protéiforme. Dans ce contexte, et alors que la question de la surproduction se pose avec toujours plus d'acuité, certains éditeurs mettent un coup de frein et allègent (légèrement) leurs programmes. Selon les données du magazine professionnel Livres Hebdo, ce sont ainsi 345 titres en littérature française (dont 90 premiers romans, soit une hausse intéressante) et 145 autres en littérature étrangère, qui prendront place dans les librairies entre août et octobre. Soit 490 romans au total. Certes, c'est beaucoup. Mais la production est en baisse de 6% par rapport à l'an passé. Et surtout, pour la première fois depuis vingt ans ans, elle passe sous la barre des 500 titres. Mazette !

On vous rassure tout de suite, cette rentrée resserrée n'est pas synonyme d'austérité. Loin de là. Tous les ingrédients d'un excellent cru sont d'ailleurs réunis. Une profusion éclectique de têtes d'affiche, des valeurs sûres, une pluie d'étoiles montantes, des deuxièmes romans très attendus et, évidemment, de belles découvertes. Face à tant de romans appétissants et alors que seule une grosse poignée d'entre eux pourra espérer se faire une place au soleil de l'engouement médiatique, L'Express vous aide à vous y retrouver avec un tour d'horizon non exhaustif des immanquables de la rentrée. Accrochez-vous, la route est longue mais on vous garantit que ça vaut le détour !

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Têtes d'affiche

Après avoir lancé en mars sa propre maison baptisée "La légende éditions" - avec l'objectif de "promouvoir la représentation et la visibilité de la culture queer"-, Virginie Despentes fait un retour particulièrement attendu. Cinq ans après la fin de la trilogie Vernon Subutex, la favorite de cette rentrée signe Cher Connard, roman de rage et de consolation décrit par son éditeur, Grasset, comme des "Liaisons dangereuses ultracontemporaines". Au rayon têtes d'affiche, Amélie Nothomb, régulière comme un coucou suisse, compose un hommage à l'amour (Le Livre des soeurs, Albin Michel), Franck Bouysse orchestre un savoureux suspense (L'Homme peuplé, Albin Michel) quand l'imprévisible Laurent Gaudé livre une dystopie sur fond d'enquête policière (Chien 51, Actes Sud) . Toujours chez Actes Sud, Valentine Goby offre un roman paysage initiatique (L'Ile haute), Muriel Barbery retrace les conséquences d'une promesse insensée (Une heure de ferveur) tandis que Lola Lafon fait des infidélités à l'éditeur arlésien le temps de Quand tu écouteras cette chanson (Stock), réflexions autour d'une nuit passée dans la Maison Anne Frank.

S'inscrivant dans la lignée du multirécompensé Et toujours les Forêts (2020), Sandrine Collette aborde sa première rentrée littéraire avec On était des loups (Lattès). Yann Queffélec questionne D'où vient l'amour (Calmann-Lévy), Olivier Adam continue de brouiller les pistes tout en sondant les mécanismes familiaux (Dessous les roses, Flammarion) pendant qu'Alice Zeniter "ouvre en grand les fenêtres de la fiction" avec un essai littéraire (Toute une moitié du monde, Flammarion). Alain Mabanckou immerge ses lecteurs dans une fable politico-sociale (Le Commerce des Allongés, Seuil), Yasmina Khadra les plonge dans l'Algérie de l'entre-deux-guerres (Les Vertueux, Mialet-Barrault), Marcus Malte met leurs nerfs à rude épreuve (Qui se souviendra de Phily-Jo, Zulma) alors que Yannick Haenel leur raconte comment il est possible de résister de l'intérieur avec l'histoire d'un banquier anarchiste (Le Trésorier-payeur, Gallimard).

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Pléthore de valeurs sûres

Comme à son habitude et malgré une réduction de sa programmation, Gallimard aligne en cette rentrée une tripotée d'auteurs en vue parmi lesquels Marie Nimier (Petite soeur), Christophe Ono-dit-Biot (Trouver refuge), Carole Fives (Quelque chose à te dire) et Monica Sabolo (La Vie clandestine). Même profusion chez Grasset, où Virginie Despentes côtoiera Léonora Miano avec Stardust, son premier roman écrit il y a vingt ans, le Paris de Yann Moix, dernier opus de sa tétralogie "Au pays de l'enfance immobile", le poétique Un chien à ma table de Claudie Hunzinger ou la suggestive Performance de Simon Liberati. Et la liste des valeurs sûres n'en finit pas avec notamment Gaëlle Josse (La Nuit des pères, Noir sur blanc), Olivia Rosenthal (Un singe à ma fenêtre, Verticales), Anne Serre (Notre si chère vieille dame auteur, Mercure de France), Gaelle Obiegly (Totalement inconnu, Bourgois), Lionel Duroy (Disparaître, Mialet Barrault), Brigitte Giraud (Vivre vite, Flammarion), Grégoire Bouillier (Le coeur ne cède pas, Flammarion) ou encore Jean Rolin (La Traversée de Bondoufle, POL). L'éditeur publiera par ailleurs plus tard en septembre le bouleversant V13 d'Emmanuel Carrère, un document rassemblant l'intégralité des chroniques de l'écrivain, relues et augmentées, durant le procès des attentats du 13-Novembre. A signaler aussi en septembre, en marge mais si proches de la rentrée, les parutions de deux poids lourds ; Tatiana de Rosnay (Nous irons mieux demain, Robert Laffont ) et Guillaume Musso ( Angélique, Calmann-Lévy).

Etoiles montantes des lettres

Vous pensiez en avoir fini ? Que nenni ! Impossible de passer à côté des étoiles montantes des lettres françaises dont certaines sont déjà habituées à récolter de grands prix. Ainsi du pétillant Miguel Bonnefoy, Goncourt 2015 du premier roman (Le Voyage d'Octavio), dont l'Héritage (2020) qui a remporté le prix des libraires 2021 et qui s'attache cette fois à restituer le destin d'un génie oublié, L'Inventeur (Rivages) de l'énergie solaire. Mais aussi du talentueux Pierre Ducrozet, auteur notamment de L'Invention des corps (Prix de Flore 2017) signant avec Variations de Paul (Actes Sud) son roman le plus personnel tout comme Emma Becker que l'on retrouve trois ans après le subversif La Maison (Flammarion) avec une autofiction où elle interroge L'Inconduite (Albin Michel).

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Emmanuel Ruben, dont le Sabre (2020) avait eu raison du prix des Deux-Magots 2021, réinvente son pays des ancêtres avec Les Méditerranéennes (Stock), Sébastien Spitzer passe de La Fièvre (2020) à La Revanche des orages (Albin Michel), Kaouther Adimi pensionnaire à la Villa Médicis, revient Au vent mauvais (Seuil), trois ans après Les Petits de Décembre, Berengère Cournut nous entraîne dans un nouveau voyage avec Zizi Cabane (Le Tripode), Emmanuelle Richard dissèque l'ambivalence du désir avec des Hommes (L'Olivier), quand, couronné du grand prix de l'Académie française, Camille Pascal fait renaître le temps haletant de la Régence avec son troisième roman, L'air était tout en feu (Robert Laffont).

Le difficile cap des seconds romans

Après avoir raflé le Goncourt du premier roman avec Que sur toi se lamente le tigre (Elyzad, 2020), Emilienne Malfatto plonge dans les cauchemars d'un spécialiste de l'interrogatoire musclé (Le colonel ne dort pas, Sous-Sol). Comme elle, de nombreux ex-primo romanciers stars passent le difficile cap du deuxième roman. Quatre ans après Ça raconte Sarah (Minuit), Pauline Delabroy-Allard, est de retour en blanche avec Qui sait (Gallimard). David Lopez, grande révélation de la rentrée 2017 (Fief) signe Vivance (Seuil). Victoria Mas, dont Le Bal des folles est devenu un succès international raconte Un miracle (Albin Michel). Autre plume révélée durant la rentrée littéraire 2019, Victor Jestin continue sur la lancée du splendide La Chaleur et signe L'homme qui danse (Flammarion). Prix des 5 continents, pour Tous tes enfants dispersés, Beata Umubyeyi-Mairesse fouille la transmission et l'exil avec Consolée (Autrement). Dany Héricourt, saluée pour La Cuillère, cisèle encore une fois un texte aussi tendre que décalé avec Ada et Graff (Liana Lévi), l'éditrice Maud Simonnot exerce sa poésie dans L'Heure des oiseaux (L'Observatoire) quand Annie Lulu nous fait voyager au coeur de la fragilité humaine avec Peine des faunes (Julliard). Sans oublier la critique et journaliste Olivia de Lamberterie. Après un premier essai littéraire et personnel, Avec toutes mes sympathies, couronné par le Renaudot essai 2018, elle signe le tendre Comment font les gens (Stock).

Toni Morrison, Amos Oz et Jonathan Franzen en littérature étrangère

Pour finir un petit coup d'oeil sur les immanquables de la rentrée étrangère, et, promis, on vous libère. Il y a du beau monde au programme ! Notamment une nouvelle inédite de la grande Toni Morrison (Récitatif, Bourgois), le grand retour de Russell Banks (Oh, Canada, Actes Sud), l'inclassable prix Pulitzer 2015, Anthony Doerr (La Cité des nuages et des oiseaux, Albin Michel), la locomotive Jonathan Franzen et son art de la dissection des familles américaines ( Crossroads, L'Olivier), le quatrième roman d'Anna Hope (Le Rocher blanc, Le bruit du monde) ou encore le phénomène mondial Sally Rooney de retour avec un nouveau roman générationnel (Où es-tu monde admirable ?, L'Olivier).

On aura aussi un bel aperçu de la diversité des grandes voix littéraires qui nous parviennent des quatre coins de la planète. De Colombie avec Juan Gabriel Vasquez, (Une rétrospective, Seuil). Du Royaume-Uni avec Julian Barnes (Elizabeth Finch, Mercure de France). D'Israël avec celle d'Amos Oz (L'histoire commence, Gallimard). Du Mozambique, Mia Couto (Le Cartographe des absences, Métailié). D'Irlande, Colm Tóibín (Le Magicien, Grasset). De Russie grâce à Maria Stepanova (En mémoire de la mémoire, Stock). Ou encore des Etats-Unis avec la talentueuse Tiffany MacDaniel (L'été où tout a fondu, Gallmeister). Rendez-vous à partir du 18 août dans les pages Librairie de L'Express pour découvrir nos coups de coeur (ou de griffes) de cette nouvelle rentrée.