Très vite, ils se tutoient. Entre Marie Darrieussecq, la Basque blonde de 50 ans, et Louis-Philippe Dalembert, le natif de Port-au-Prince de 56 ans, voguent des ondes positives. Ils se sont lus, appréciés, mais ne se connaissent pas, alors qu'ils ont fait leur entrée sur la scène littéraire la même année, en 1996, avec Truismes et Le crayon du bon Dieu n'a pas de gomme. C'est au domicile familial de la romancière, niché près de la porte d'Orléans, comme pour mieux filer vers Bassussarry, que la rencontre a lieu. L'occasion était trop belle, tant s'emboîtent parfaitement les deux très beaux romans de ces humanistes lettrés. Quand dans Mur Méditerranée Dalembert relate l'épopée dantesque sur terre et sur mer de trois migrantes africaines vers la liberté, Darrieussecq prend le relais avec La Mer à l'envers et sa psychologue confrontée à un jeune Nigérien, lui aussi rescapé d'un naufrage, cherchant son salut du côté de Calais. Tous deux traitent de violence, d'héroïsme et de lâcheté. Sans fard ni mièvrerie.

L'Express : Comment, lorsqu'on aborde le destin des migrants, thème romanesque malheureusement très en vogue, éviter d'être trop démonstratif, trop militant ou trop misérabiliste ?

Marie Darrieussecq : Ce sont là des écueils à contourner, bien sûr. Pour ma part, je me suis centrée sur un seul point de vue, celui d'une femme de la classe moyenne supérieure, qui ne sait absolument pas quoi faire de cette situation. Me restreindre à cette vision d'une héroïne un peu perdue me permettait d'éviter la militance et, j'espère, la bien-pensance. Moi-même, je suis dans une grande confusion, une grande contradiction, même si, dans ma vie de citoyenne, je suis plutôt engagée. Mais ce n'était pas du tout mon propos, les romans engagés ne sont pas forcément les meilleurs.

Louis-Philippe Dalembert : En effet, il suffit de relire Malraux. Autant La Condition humaine m'avait emballé à une époque, autant aujourd'hui je pense qu'il faut prendre une certaine distance. En fait, ce thème me travaille depuis toujours, notamment parce que je suis caribéen, et les Caribéens viennent tous d'ailleurs. Mon deuxième roman, L'Autre Face de la mer, traitait déjà de migrants, haïtiens ceux-là, ces boat people des années 1970-1980 qui partaient vers les Etats-Unis. Et dans mon précédent, Avant que les ombres s'effacent, j'aborde l'histoire des milliers de juifs accueillis en Haïti à partir de 1939. Cette fois-ci, j'ai choisi trois figures féminines de conditions sociales différentes, qui n'ont rien de saintes.

Avez-vous effectué de nombreuses recherches?

L.-P. D. J'ai séjourné un mois à Lampedusa, en janvier 2018. Comme je parle couramment italien, j'ai pu discuter avec des associations et avec le curé, don Carmelo La Magra, qui milite pour les migrants. Ils m'ont raconté des histoires que j'ai intégrées en partie, comme celles de ces femmes syriennes qui ne veulent pas monter dans le même bus que les Africains. J'ai aussi rencontré des Tunisiens, des Erythréens et l'actuel maire de Lampedusa, Toto Martello, un ancien pêcheur, fort en gueule, lui aussi favorable à l'accueil. A partir de ce travail de terrain, j'ai écrit durant un an.

La romancière Marie Darrieussecq, qui a fui au Pays basque, mais "en planquant" au garage sa voiture immatriculée à Paris.

"La migration de masse est l'un des grands événements contemporains. Sur quoi d'autre écrire ?"

/ © Serge Picard/Agence Vu pour l'Express

M. D. Moi, le livre m'a pris cinq ans. Je n'ai jamais eu autant de mal à écrire un roman. Bloquée à plusieurs reprises, je l'ai laissé reposer, et j'ai publié deux courts textes, la bio romancée d'une artiste et une dystopie. En fait, tout roulait très bien tant que j'étais avec Rose, mon personnage de brave psychologue un peu candide, qui m'est assez proche. Mais lorsqu'il a fallu caractériser mon migrant, c'est devenu très difficile. J'étais écrasée par le réel. J'avais récolté une cinquantaine de témoignages, essentiellement de jeunes garçons, notamment au Niger, où je me suis rendue en 2014 avec mon éditeur, Paul Otchakovsky-Laurens.

À l'époque, on refoulait d'Algérie et de Libye les réfugiés et on les parquait à Niamey. Il y avait là des Ghanéens, des Congolais, des Camerounais... On les appelait les "échoués", les "stranded". J'y ai rencontré un prêtre, catholique italien, qui hébergeait des "échoués". C'est chez lui que j'ai effectué mes premiers entretiens. Par la suite, j'ai discuté avec des migrants économiques, qui faisaient du business. Puis je suis allée à Calais, autre étape obligatoire. Où j'ai assisté à quelques moments de joie pour ceux qui sont arrivés à atteindre Londres. Il ne faut pas oublier que, pour certains des jeunes, c'est aussi l'aventure.

L.-P. D. C'est vrai, j'ai vu à Lampedusa de jeunes Tunisiens trop contents de pouvoir boire de la bière, ce qu'ils ne pouvaient pas faire chez eux. Ils se sentaient libérés du joug familial et de la société.

M. D. Donc, soit j'universalisais trop mon migrant, qui devenait alors un pantin, soit j'en prenais un seul, qui n'était pas assez universel. Et puis j'ai trouvé ! Il ressemblait à mon fils, il avait le même âge, je l'ai appelé Younès. Et ça a fonctionné. C'est aussi parce que je me suis obstinée. Écrire, c'est s'obstiner.

Pour vous, Louis-Philippe, cela a été plus facile...

L.-P. D. Oui et non. Moi aussi je ne savais que faire de toutes les informations recueillies. J'avais juste le titre en tête, "Lampedusa Blues", mais je me suis rendu compte qu'il y avait déjà beaucoup de choses sur Lampedusa, la pièce de théâtre de Lina Prosa, Lampedusa Beach, entre autres...

M. D. C'est fou, mon premier titre était "Costa Lampedusa"... Lampedusa nous a tous énormément marqués.

L.-P. D. Et j'ai fini par tomber dans Les Bateaux ivres, de Jean-Paul Mari, sur un passage consacré au sauvetage, en juillet 2014, par le tanker danois Torm Lotte, d'un chalutier avec plus de 800 personnes à son bord. J'ai décidé d'en faire l'acmé de mon roman. Ce bateau représente Moïse et la planète Terre, mais aussi la lutte des classes : les plus riches sur le pont, et les autres parqués dans la cale. Malgré moi, je porte la mémoire de l'esclavage, je me suis toujours préoccupé de ces gens qui voyagent dans la cale. Comment fait-on si l'on souffre de claustrophobie? C'est atroce.

France, Paris, 3 juillet 2019, portrait de Louis-Philippe Dalembert, écrivain d'expression française et créole

"L'humain a profondément peur de l'autre, et c'est cette peur qui alimente le racisme, le sexisme..."

/ © Serge Picard/Agence Vu pour l'Express

Chochana, la Nigériane est juive, Semhar, l'Erythréenne, est chrétienne orthodoxe, Dima, la Syrienne d'Alep, est musulmane... La religion est-elle importante pour ces migrantes?

L.-P. D. Si tu n'as pas la foi, tu peux difficilement entreprendre un voyage de ce type. L'espoir ne suffit pas. Tu vis des choses atroces, et tu tiens parce que tu te sens accompagné par la prière, les chants...

Marie, Rose rencontre le jeune réfugié Younès alors qu'elle effectue une croisière sur un paquebot monstre. Avez-vous poussé l'abnégation jusqu'à faire ce type de voyage?

M. D. Bien sûr, et même à deux reprises, en Méditerranée. Mes enfants étaient fous de joie - pour une fois qu'il n'y avait ni musée ni théâtre, mais de la "junk food" en quantité... Jean-Luc Godard, avec Film Socialisme, en 2010, est le premier à avoir fait le parallèle entre le capitalisme et ces croisières, rêve de la classe moyenne européenne. On a là le capitalisme le plus crasse, égoïste et totalement antiécologique - entre le carburant et la gabegie de nourriture. C'est le voyage à la portée des gens qui ne veulent prendre aucun risque, l'exact inverse des migrants. Le contraste entre la barque de réfugiés et ce flot de pizzas, de hamburgers, de vodka est frappant.

Tout comme celui entre le déluge de cadeaux de Noël offerts aux petits Occidentaux et le dénuement des jeunes Africains...

M. D. C'est La Petite Fille aux allumettes d'Andersen... Il y a toujours eu Gavroche, Cosette et des super-riches. Ce qui nous scandalise, c'est qu'on a cru qu'avec le progrès scolaire, médical, etc., tout changerait. Mais les écarts de richesse sont toujours aussi choquants et se sont même accentués au niveau planétaire.

L.-P. D. On parle de village global, mais il n'existe pas. Je connais beaucoup de lieux où il n'y a ni électricité ni Internet.

Louis-Philippe, le racisme des Arabes envers les Africains subsahariens est-il aussi fort que vous le décrivez ?

L.-P. D. Oui, mais attention à ne pas tomber dans la stigmatisation, d'un côté, ou dans le politiquement correct, de l'autre. Il ne s'agit pas de chercher des racistes de substitution, du type "les autres sont pires que nous". Reste que la question de l'esclavage des Noirs par les Arabes, par exemple, a été très peu abordée dans les pays arabes. Des poèmes des XVIIIe et XIXe siècles ouvertement racistes y sont toujours étudiés à l'école. Pour revenir aux drames actuels, tous fuient la guerre, une dictature, ou la pauvreté. Or, une fois à terre, on n'appartient plus à la même classe ou à la même ethnie. L'humain a profondément peur de l'autre, et c'est cette peur qui alimente le racisme, le sexisme...

La Libye est-elle vraiment le pays du chaos, des mafias et des clans, comme on le lit dans vos deux romans ?

L.-P. D. Ce pays est un mélange de racket, de clans, de racisme et de machisme. Je n'ai pas rapporté un dixième de toutes les horreurs que j'ai pu lire. Pour s'amuser, il arrive qu'on fasse violer un homme par un autre homme ou bien qu'on électrocute des corps de femmes nues... C'est immonde.

M. D. Depuis cinq ans que je travaille sur le sujet, je vois bien que cela s'est aggravé. En 2014, il n'y avait pas de torture, mais, dès début 2018, j'ai eu à Calais des témoignages d'exactions au fer à repasser. Atroce... Tout cela, entre autres, pour que les familles, en entendant au téléphone les cris des leurs, envoient toujours plus d'argent.

Plus encore que la violence, c'est la lâcheté qui domine dans vos livres. Est-il est si difficile d'être un héros ?

L.-P. D. Beaucoup de gens, qui ne sont ni racistes ni xénophobes, ont juste peur. Ils ne dénoncent pas, mais ils détournent le regard.

M. D. C'est le sujet de mon roman. J'aime bien cette phrase de Bowie : "We can be heroes, just for one day." Qu'est-ce que cela veut dire "être héroïques, juste un jour" ? Et le reste du temps, tu es un lâche ? Rose peut, dans une certaine situation, être héroïque. Entendons-nous, en allant chercher le jeune Younès à Calais, elle ne risque pas sa vie, juste son confort. Héroïque un jour mais pas toujours... J'aime bien cette idée.

Louis-Philippe, vous écornez l'image de la France terre d'accueil...

L.-P. D. Si tu es un intellectuel ou un artiste syrien ou nigérien, on va t'accueillir à bras ouverts mais, pour les autres, c'est évidemment différent. Ici, les politiques ont une fâcheuse tendance à donner des leçons à des pays, tels que l'Italie ou l'Allemagne, qui ont déjà fait beaucoup plus que la France.

Vos romans peuvent-ils faire bouger les choses ?

M. D. Avec le réchauffement climatique et la surveillance croissante, la migration de masse est le grand événement contemporain. Les trois sont liés. Sur quoi d'autre écrire ? Mais changer le monde ? Non. J'ai plus l'impression de participer à le changer en prenant une heure de mon temps pour aller porter du shampooing Porte de la Chapelle...

L.-P. D. L'écrivain est dans le monde, il écoute, observe, digère. J'ai toujours eu une conscience politique très aiguë, je suis né et j'ai grandi sous une dictature... Je pense que si un livre arrive à parler à une personne, c'est déjà beaucoup.

En tant que présidente de la commission de l'avance sur recettes du CNC, pensez-vous que ces romans feraient de bons films?

M. D. Oui, même si les romans n'ont pas besoin de film pour tenir tout seuls. En tout cas, on reçoit énormément de scénarios sur les migrants. C'est l'un des grands sujets du moment.

La Mer à l'envers, par Marie Darrieussecq. P.O.L, 256 p., 18,50 ¤.

Mur Méditerranée, par Louis-Philippe Dalembert. Sabine Wespieser éditeur, 338 p., 22 ¤.