Lynne Ramsay a fait du malaise sa marque de fabrique. Voilà six ans, son We need to talk about Kevin - qui marquait son entrée dans la compétition cannoise - nous entraînait dans une relation malsaine entre une mère et son fils. Et la voici donc de retour sur la Croisette avec un revenge movie pas comme les autres, dans les pas d'un ancien Marine, pétri de traumatismes, engagé pour réparer d'autres enfances aussi meurtries que la sienne, notamment celle d'une jeune fille prise au piège d'un réseau de prostitution. Un homme de main torturé en quête d'une rédemption par la violence. Un homme mutique qui ne s'exprime jamais aussi bien que marteau à la main pour fracasser sans trembler ceux qui se mettent sur sa route

Dans ce rôle, caché derrière sa barbe, Joaquin Phoenix livre une de ces performances dont les festivals et les cérémonies de prix raffolent. Tellement intériorisée qu'on ne voit qu'elle. Au point d'en phagocyter le récit jusqu'à en faire apparaître les faiblesses. En particulier ces flash-backs à répétition pour rappeler les traumas de son personnage. Des moments aussi redondants qu'inutiles tant ces blessures du passé se lisent sur sa gueule et dans son regard.

Pour la palme d'Or, l'arty contre l'émotion brute

Comme si Lynne Ramsay n'avait pas assez regardé son comédien central en roue libre, trop occupée à bâtir une atmosphère poisseuse et sensorielle indéniablement saisissante. La superbe lumière de Thomas Townend (Attack the block), la virtuosité du montage de Joe Bini (American honey) et la B.O. envoûtante de Jonny Greenwood (The Master) créent ce climat sensoriel aussi envoûtant qu'étouffant. Mais qui flirte aussi parfois dangereusement avec le arty chichiteux quand Lynne Ramsay donne l'impression de se regarder filmer. Et de surkiffer ce qu'elle est en train de voir !

A la manière des coups de marteau distillés par son héros, la réalisatrice ne place pas d'emblée le mot finesse en haut de ses préoccupations pour ce film qui est à Taxi Driver et Drive ce que l'Under the skin de Jonathan Glazer est au film d'extra-terrestre. A trop se concentrer sur l'atmosphère, elle en néglige le récit adapté de la nouvelle éponyme de Jonathan Ames (Bored to death), comme en témoigne une conclusion aussi abrupte que frustrante.

Cinéaste du malaise, elle n'aime rien tant que secouer, déranger et susciter des réactions épidermiques. Elle doit donc se régaler des quelques sifflets qui ont accueilli la fin de la projection et ce d'autant plus qu'ils ont été couverts par une pluie des commentaires élogieux. Comme si You were never really here venait de réveiller une compétition en mode ouatée.

Certains le voient déjà Palmé d'Or. Une Palme arty qui se pose ce soir en concurrente d'une Palme de l'émotion brute, celle qui récompenserait 120 battements par minute. Vers laquelle le coeur de Pedro Almodovar et ses jurées penchera t'il ? Réponse dimanche soir.