Bienvenue dans le temple de la cinéphilie. Installée rue de Bercy, à Paris, depuis 2005, la Cinémathèque française a accueilli quelque 400 000 personnes l'an passé dans son bâtiment construit par Frank Gehry, qui regroupe trois salles, un lieu consacré aux expositions, ainsi qu'un minimusée du cinéma où trône notamment la tête de Mrs Bates, dans Psychose. Son directeur, Frédéric Bonnaud, nous reçoit dans son bureau, orné d'affiches de films du monde entier. Ancien critique aux Inrocks et à l'émission Le Masque et la Plume, sur France Inter, il a pris ses fonctions en décembre 2015. Brillant, passionné, incollable, il nous offre son regard sur l'évolution du cinéma, et celle de ses amateurs...

Quelle définition donneriez-vous du cinéphile?

Frédéric Bonnaud : C'est une personne qui a pour particularité de voir des films, beaucoup de films, sans tenir compte du temps et de l'espace. Un spécimen assez curieux, en somme. En effet, n'est-ce pas bizarre de se plonger durant la journée dans une salle obscure et de se couper de l'extérieur, au lieu de travailler ou d'avoir une activité plus sociable ? Je comparerais le cinéphile à un addict : il a besoin de sa dose de films.

Regarde-t-il tout type de films ?

Il ne méprise aucun genre, mais le spectateur qui se limite aux blockbusters de superhéros n'entre évidemment pas dans la case. De plus, le cinéphile ne se contente pas de suivre l'actualité cinématographique, de se ruer pour voir le nouveau Kechiche ; il se rend, en parallèle, à la rétrospective Dreyer de la Cinémathèque et il (re)découvre les classiques. Imagine-t-on un amateur de littérature ne jamais relire Balzac ? Non, cela ne tient pas debout. Le passé éclaire le présent. Je n'aime d'ailleurs pas cette expression souvent utilisée de "vieux films". On ne parle pas de "vieux livres", ou de "vieilles peintures". La grammaire du cinéma a certes évolué en cent vingt-cinq ans : une image muette, en noir et blanc, diffère d'une image en couleur. Pourtant, certains films ne vieillissent pas, ils sont encore nos contemporains. Ce qui arrive au héros de Vampyr, de Dreyer, c'est ce qu'il m'arrive aussi dans la vie. Le cinéma ouvre une fenêtre sur ses propres émotions. Il permet d'éprouver le monde.

Frédéric Bonnaud, ici lors de l'hommage à Agnès Varda, à la Cinémathèque le 2 avril 2019.

Frédéric Bonnaud, ici lors de l'hommage à Agnès Varda, à la Cinémathèque le 2 avril 2019.

© / (STEPHANE DE SAKUTIN / AFP)

La cinéphilie est-elle une spécificité française ?

Elle existe partout dans le monde, et heureusement. Cependant, il est vrai que les futurs maîtres de la nouvelle vague (Truffaut, Rivette...), qui écrivaient dans Les Cahiers du cinéma, ont mené, dans les années 1950, un formidable combat pour la reconnaissance des auteurs. Ils ont réhabilité Hawks ou Hitchcock, alors considérés comme de vulgaires fabricants de films du samedi soir. Godard, plus tard, dans son documentaire Histoire(s) du cinéma, ira même jusqu'à surnommer Hitchcock "le Rimbaud du XXe siècle".

Que représente la salle pour un cinéphile?

Je vais répondre à cette question en évoquant la Cinémathèque, qui en constitue un parfait exemple. S'y abonner donne accès à toutes les séances et, parmi nos 5000 adhérents, je pense que beaucoup la considèrent comme leur deuxième maison. Nous comptons une majorité d'hommes, et je le regrette. Il faut toutefois se souvenir qu'il y a quarante ans, on n'y apercevait aucune femme. A cette époque, il était impossible de trouver une place au premier rang : les puristes le squattaient. Ils pouvaient ainsi compter le nombre de plans dans un film. On peut tout aussi bien les compter au dixième rang, mais bon... Reste que, aujourd'hui, le cinéphile a muté, et qu'il va aussi faire son marché en Blu-ray, sur les chaînes du câble ou sur Internet. Et il a bien raison.

Ai-je bien entendu ? Frédéric Bonnaud, le directeur de la Cinémathèque, défend le visionnage sur les petits écrans ?

Il va de soi que j'encouragerai toujours l'expérience collective. Autant lire implique la solitude, autant le cinéma se partage. Au sortir d'une séance, on peut parler, débattre et apprendre ainsi à mieux analyser son ressenti. La cinéphilie passe aussi par l'échange. Toutefois, comme l'a souligné le philosophe Jeremy Rifkin, nous sommes entrés dans l'âge de l'accès. Pourquoi s'en plaindre ? Je ne suis pas du tout nostalgique de cette époque où l'on devait patienter six mois avant que la Cinémathèque de Bruxelles ne programme une rareté de John Ford, une époque où la seule information dont on disposait sur un film se résumait à quelques lignes dans le dictionnaire de Georges Sadoul. [Il ouvre le dictionnaire en question, au hasard] Extase, par exemple, avec Hedy Lamarr, qui date de 1933. Aujourd'hui, je tape le titre sur YouTube et je trouve au minimum un extrait. On tombe souvent sur des copies épouvantables, mais Internet demeure une mine d'informations. Le cinéma, c'est un art impur, un art de la contrebande, on peut regarder des films comme on veut. La seule chose qui importe, c'est qu'on en parle.

Le cinéma semble tenir une place de moins en moins centrale dans notre société...

Absolument. Quand La dolce vita, palme d'or, sort sur les écrans italiens en 1960, le film fait la Une des journaux, alimente les conversations, suscite une immense polémique. On en débat même au Vatican. Aujourd'hui, aucun film - à de très rares exceptions - ne crée à ce point l'événement.

Comment l'expliquez-vous ?

Dans les années 1970 et 1980, il n'existait que trois ou quatre chaînes de télévision. Diffuser des chefs d'oeuvre de Fellini ou de Bergman à 20h30 permettait au grand public de se familiariser avec ce type de films. Aujourd'hui, seul Arte fait cet effort de programmation. Hélas, son audience reste confidentielle. De plus, les jeunes ne regardent quasiment plus la télévision. Une chose n'a toutefois pas changé : tout le monde a un avis sur les films...

C'est-à-dire ?

Truffaut l'expliquait parfaitement. Fier d'aller à l'opéra - parce que ça le distingue socialement -, un cadre supérieur ne se permettra jamais de dire que la soprano chante comme une casserole ou de remettre en question l'avis du spécialiste le lendemain dans le journal. En revanche, s'il lit une critique négative d'un film qu'il a aimé, il ne se privera pas de manifester son désaccord. Le cinéma appartient à tout le monde, et c'est tant mieux.

Et la Cinémathèque, appartient-elle à tout le monde ?

Evidemment, et j'oeuvre en ce sens. J'essaie de satisfaire les habitués et d'attirer un nouveau public. La Cinémathèque s'est métamorphosée depuis les années 1980. J'y ai vécu des moments inoubliables, comme l'hommage à Bette Davis en sa présence, mais je me souviens aussi des piètres conditions d'accueil : un caissier désagréable, une salle non refaite depuis les années 1960, sans compter les films projetés sans sous-titres. Il y avait une ambiance de catacombes, de messe noire. L'intimidation culturelle m'horripile, c'est tout l'inverse de l'image que je me fais d'un spectacle populaire.

Henri Langlois a fondé la Cinémathèque en 1936. Dans quel but?

Pour sauver les films de la destruction, en particulier ceux datant de l'époque du cinéma muet. La majorité des films tournés avant 1951 se conservaient sur pellicule nitrate, hautement inflammable, source de nombreux incendies, notamment en 1997, à Paris, au palais de Chaillot. Des trésors ont été perdus à jamais, quelle tristesse ! La Cinémathèque détient néanmoins environ 50 000 copies, qui sont stockées au fort de Saint-Cyr, dans les Yvelines. La particularité d'Henri Langlois, c'est qu'il amassait également des scénarios, des costumes... ce qui a suscité l'incompréhension. "Mais à quoi va te servir une robe de Greta Garbo ?", lui reprochait Truffaut. Aujourd'hui, la collection, ô combien précieuse, compte des dizaines de milliers d'objets, qui sont gardés dans des endroits secrets. Elle continue de s'enrichir : le producteur de Benedetta, le prochain Paul Verhoeven, avec Virginie Efira, vient de nous donner des costumes et des éléments de décor du film. On vient également de récupérer l'intégralité des fonds de Jean Vigo, un cinéaste immense. La Cinémathèque a donc de multiples fonctions.

Comme celle de proposer des expositions sur Tim Burton, Sergio Leone...

Ou, comme en ce moment, sur Fellini et Picasso. Une exposition qui montre à quel point le cinéaste était obsédé par la figure du peintre espagnol, ce que moi-même j'ignorais auparavant...

Et, en 2020, vous en organiserez une sur Louis de Funès. La polémique enfle déjà...

J'en suis ravi ! Tout le monde a une idée bien précise de ce que doit programmer la Cinémathèque. A nous de surprendre. Autant projeter des films déjà essorés par les télés ne ramènerait aucun spectateur ; autant il me semble intéressant de comprendre pourquoi de Funès continue de faire rire alors que les autres comiques, de Fernand Raynaud à Robert Lamoureux, n'ont pas traversé les époques. Hibernatus ou Le Grand Restaurant, sans de Funès, ça n'a aucun intérêt. Il était au final plus qu'un acteur, il devenait très souvent l'auteur de ses films.

Quitte à surprendre, pourquoi ne pas également programmer des séries ?

La Cinémathèque n'attire jamais autant les foules que lors de ses hommages en présence du cinéaste salué ou lors des rétrospectives intégrales des grands noms du septième art : Hitchcock, Bresson, Tarkovski... Samedi soir, avec Huit et demi, de Federico Fellini, on a vendu 440 billets pour une salle de... 412 places. Les séries, on a essayé, ça ne marche pas. J'adore pourtant ça : je considère même Les Soprano comme le meilleur film des années 2000. La série se nourrit énormément du cinéma. Mad Men évoque Douglas Sirk. David Chase (Les Soprano) cite Martin Scorsese tous les deux plans...

Les séries, de plus en plus riches, ne risquent-elles pas de supplanter le cinéma dans les prochaines années?

Si je "binge-watche" [visionne de façon boulimique] Mindhunter, je consacre de fait moins de temps aux films. Donc, le cinéma en pâtit. Reste qu'il ne se porte pas si mal. Depuis sa naissance, on prédit sa mort, à l'exemple du pourtant brillant critique Serge Daney dans les années 1980. Or, le cinéma ne meurt pas, il mute. Et je peux vous garantir qu'au Festival de Cannes, Once Upon a Time... in Hollywood, de Tarantino, va provoquer l'émeute. Les gens vont se battre pour entrer dans la salle. Je ne suis pas devin, mais j'ai bon espoir pour l'avenir.