Il cite Italo Calvino et le dalaï-lama, souhaite la bienvenue en faisant une petite courbette, tire sur son polo noir avec une nervosité de débutant. Richard Gere est célèbre pour ses caprices (il jure qu'il n'en fait plus), son rôle dans «Pretty Woman», son mariage avec le plus beau grain de beauté de l'univers (Cindy Crawford). Il milite pour les arbres et l'ozone, voyage par habitude, tourne sans cesse. Entre deux films, il joue de la guitare électrique et de la trompette. Puis il médite. Dans «Sommersby», de Jon Amiel, il apparaît en costume de soldat de la guerre de Sécession: le chapeau lui va bien.
«Je suis un peu fou», déclare-t-il d'emblée, comme si c'était étonnant dans son métier. En effet: pourquoi récrire le scénario du «Retour de Martin Guerre», le transposer dans un décor différent (le Tennessee), dans une époque différente (les années 1860)? Ici, Richard Gere incarne Jack Sommersby, vétéran revenu des combats de Chickamauga et de River Run. Il reprend sa place dans son village natal décimé: sa femme (Jodie Foster) le reconnaît à peine. Ses amis mettent son changement sur le compte du sang: il a été au feu, le choc a été trop grand. Sommersby devient le bienfaiteur du pays. Il organise la reconversion des plantations, défend les Noirs, protège les enfants, les chiens et les papillons. Parti en guerre comme un matamore, il s'est réincarné en saint François d'Assise, donc?
Mais qui est Sommersby? Un escroc au grand coeur, un assassin immonde, un simplet en état de grâce ou le Jack d'avant guerre? Au fil d'un scénario qui zigzague entre le faux, le vrai et le vrai-faux, le film trouve son rythme. Et Richard Gere, les mains dans la terre, les yeux au ciel, trouve un rôle qui le change d' «American Gigolo» et d' «Officier et gentleman». «Je suis un paysan, au fond», dit-il, sans que personne n'en croie un mot. C'est vrai, pourtant. Ce séducteur aux tempes grisonnantes, qui porte les vestes d'Armani avec une distinction rare, a été élevé dans le respect de la terre: son père, Homer, était fermier (puis représentant d'assurances). Son grand-père aussi. Richard Gere, lui, voulait être Elvis. Il abandonna assez vite le projet d'un bac philo pour chanter dans des groupes de rock: The Chevelles, The Strangers. Il avait la banane et l'ambition, pas la voix ni la baraka. «Par hasard, j'avais joué un rôle dans une petite pièce de théâtre, et ça m'a plu... J'avais 7 ans.» Le rôle était celui du Père Noël.
Quelques années plus tard, rebelote: on lui donne le personnage du Président dans «La souris qui rugissait». Il se construit minutieusement une réputation de «bad boy», en copiant ses héros: «James Dean, Marlon Brando, Montgomery Clift... J'avais même une moto comme dans ?L'Equipée sauvage?... Mes parents voulaient que je me coupe les cheveux. Je les détestais. Je mettais mes disques à fond, pour les exaspérer.» Il rit, et raconte ses années d'errance dans de petites troupes: «J'ai acquis du métier. Et de l'humour.»
En 1975, il traverse deux navets, au cinéma: «Report to the Commissioner», «Baby Blue Marine». «On ne les trouve même pas en vidéo, c'est dire...» A partir de là, sa carrière suivra un tracé d'électrocardiogramme: plein de hauts, plein de bas. Des «Moissons du ciel», de Terrence Malick, à «Cotton Club», de Coppola, il fait n'importe quoi: dans «King David», en jupette gallo-romaine, il est ridicule. En sale flic dans «Affaires privées», il est étonnant, sans succès. En yuppie riche, il fait enfin un tabac: «Pretty Woman» lui sauve la vie.
«Désormais, je suis producteur de mes films. A 43 ans, il était temps que je contrôle un peu ce que je fais...» Là-dessus, Richard Gere digresse. Repart sur Bouddha, le Tibet, le zen: «La souffrance d'un vermisseau gobé par un oiseau est aussi mienne», dit-il. Dans «Sommersby», il contemple la nature, les hommes et la méchanceté avec détachement: «C'est mon regard serein», dit-il. Et ajoute: «Je suis myope.» PHOTO: Avec Jodie Foster dans «Sommersby». «Je suis un peu fou.»