Comment avez-vous réagi sur le moment devant l"incroyable phénomène qui s"est produit autour de Pulp Fiction ? Ca vous a fait peur ?
Oh, non, non. Ça ne m'a jamais fait peur, parce que je ne l'ai jamais pris trop au sérieux. Je ne parle pas de mon travail ; ça, bien sûr, je le prends au sérieux. Mais j'essaie de garder une certaine distance vis-à-vis de moi-même et de tout ce qui m'arrive. De toute façon, je crois que personne n'aurait pu réagir autrement que par une joie immense devant un tel succès. Parce que c'est formidable de voir tant de monde embrasser à ce point vos idées. On se sent validé, reconnu. D'autant que tout s'est passé comme dans un rêve. Je me souviens d'avoir discuté avec ma petite amie de l'époque, juste avant que le film sorte en salles aux Etats-Unis. C'était en septembre, et j'étais sur un nuage depuis le Festival de Cannes, mais je me souviens d'avoir pensé ' j'espère vraiment que le film va marcher en salles, sinon je serai déçu '. Et ma copine ne comprenait pas pourquoi j'y attachais une telle importance alors que j'avais déjà reçu toutes les gratifications que je pouvais espérer. Et en vérité, ça n'avait rien de vital, ça n'aurait rien gâché que le film soit un échec commercial, mais disons que j'aurais trouvé ça décevant d'un pur point de vue dramatique. Ça aurait été comme un ballon qui se dégonfle au moment où il est censé exploser. Alors que de voir le film faire un carton en salles, c'était un peu une fin parfaite pour cette merveilleuse aventure.
Quelle est la chose la plus frappante que vous ayez lue ou entendue, au sujet du film ou de vous-même, à l"époque ?
Ce qui m'a le plus frappé, ce n'était pas une critique en particulier, mais plutôt une sorte de consensus quasi général qui s'est créé dans la presse américaine, et qui m'a franchement énervé. En gros, ils commençaient à parler de mon travail comme si j'avais déjà tourné six films, et se mettaient à tirer des conclusions et à avancer des théories avec énormément de certitudes sur mon 'oeuvre' et sur les films que j'allais tourner dans le futur. J'ai trouvé ça présomptueux et extrêmement frustrant. Qu'ils analysent le film lui-même, d'accord. Mais qu'ils pensent avoir cerné un cinéaste qui n'en est qu'à son deuxième film, je trouve ça ridicule. C'était comme s'ils avaient besoin de me mettre dans une case, de dire ' OK, Quentin, on a tout compris à ton petit numéro. On sait d'où tu viens et on sait où tu vas. ' Or, ce qui me ravit le plus, avec Jackie Brown, c'est qu'il va obligatoirement dérouter ceux qui pensaient avoir deviné ce que j'allais faire. Même si ma signature y est évidente, Jackie Brown n'a rien à voir avec Pulp Fiction, qui n'a rien à voir avec Reservoir Dogs. Comme je le dis souvent en plaisantant, je ne veux pas être le genre de metteur en scène qui tourne son prochain film, je veux être le genre de metteur en scène qui tourne son nouveau film. Il y a une grande nuance entre ces deux termes.
Etait-ce un choix délibéré de votre part, de ne pas vous remettre derrière la caméra tout de suite après Pulp Fiction ?
Oui et non. Il a toujours été clair pour moi qu'après chaque film, je prendrais au moins un an de vacances. Seulement, ce que je ne savais pas, c'est que la sortie de Pulp allait m'occuper pendant plus d'un an. Entre le mois de mai 94, à Cannes, et le mois de mars 95, aux Oscars, je n'ai pas eu le temps de faire quoi que ce soit d'autre, c'était impossible. Ce n'est donc qu'après que j'ai enfin pu prendre mon année sabbatique. Et au bout de ces deux ans, je me suis attaqué à l'écriture de Jackie Brown qui, à nouveau, m'a pris pas loin d'un an. En fait, j'avais besoin de bien ruminer ce que j'étais en train d'écrire, de vivre avec ça dans ma tête et de le laisser mûrir pour arriver à un résultat satisfaisant..
Vous n"êtes pas vraiment resté inactif pendant votre année sabbatique. Vous avez joué dans certains films...
Quentin Tarantino - Il n"y a vraiment qu"un seul film dans lequel je considère avoir "joué", et c"est Une nuit en enfer. Dans les autres, comme Desperado ou Girl 6, je n"ai fait que des apparitions, qui m"ont rarement pris plus d"une journée de travail. Quoi qu"il en soit, je crois que je continuerai à faire ça : alterner entre tourner mes films et jouer dans les films des autres. Jouer a quelque chose de reposant, ça ne demande pas le même genre d"investissement. Vous n"êtes impliqué ni dans la préparation ni dans la finition du film. Vous faites votre boulot et, après, vous rentrez chez vous.
Vous avez aussi réalisé un épisode de la série Urgences.
Quentin Tarantino - Oui. Je me suis mis à regarder cette série et j"ai trouvé ça vraiment fascinant, au point où je préférais rester devant ma télé plutôt que d"aller voir un film en salle. Au bout d"un moment, j"ai passé un coup de fil à l"équipe de la série pour leur dire à quel point j"appréciais leur travail. Et au cours de la conversation, l"un des producteurs m"a demandé si j"avais envie de réaliser un épisode. C"est typiquement le genre de situation où un réalisateur répondrait : « Ouais, ça serait cool, mais je suis pas sûr que ce soit possible. » Et là-dessus, l"idée tomberait d"elle-même aux oubliettes. Mais moi, j"ai dit banco. Après tout, je connaissais la série sur le bout des doigts. Et puis, il est vrai qu"en tant que réalisateur, je n"ai pas envie de m"enfermer dans un style. Du moins, pas encore. J"ai envie d"essayer des choses, d"expérimenter, de me jeter dans une rivière et de voir où elle m"emmène. Il ne s"agissait pas d"imposer mon style à la série, il s"agissait de la servir en apportant une certaine touche d"originalité. Et je suis très content du résultat. Ce que la télévision apporte à un réalisateur, à mon avis, c"est la nécessité de prendre des décisions rapides et de savoir se contenter de ce qui est bien, sans aller nécessairement chercher ce qui est mieux. Par exemple, j"ai décidé de commencer l"épisode par un long plan-séquence. Sur un film, j"aurais facilement mis une journée entière à le mettre au point avant de me décider à le tourner. Mais là, j"avais une heure. Et quand le moment de tourner est arrivé, il n"était pas question de se demander s"il n"y avait pas d"autre façon de faire, il fallait tourner, c"est tout. La télévision ne laisse aucune place au doute ou à la préciosité. Et quelque part, c"est assez excitant.
Comment en êtes-vous arrivé à interpréter le héros du CD-ROM de mise en scène de Steven Spielberg ?
Quentin Tarantino - C"est lui qui m"a appelé en me proposant de jouer ce rôle. Je ne sais pas pourquoi il m"a choisi, il faudra que vous le lui demandiez. (Rires.) Mais je sais que moi, j"avais envie d"être dirigé par lui. Spielberg est un formidable directeur d"acteurs. On s"est très bien entendus. A tel point qu"il m"a proposé de jouer un des rôles principaux de son prochain film, Saving Private Ryan. Mais le tournage coïncidait avec la préparation de Jackie Brown, alors j"ai dû y renoncer, et c"est Tom Sizemore qui a finalement été choisi pour ce rôle. L"autre aspect du CD-ROM qui m"a énormément plu, c"est qu"il offrait l"opportunité de jouer une scène de façon normale, puis de la refaire sur un ton franchement tragique, puis de la recommencer encore sous forme de comédie délirante, etc. Et ça, c"est le genre d"expérience que très peu d"acteurs ont la chance de vivre. C"était un peu comme tourner plusieurs films en un et, qui plus est, avec Steven Spielberg derrière la caméra !
Et le label de distribution que vous avez créé, c"était une façon de couvrir toutes les étapes ?
Quentin Tarantino - Non, non, pas du tout. En fait, j"ai de très bonnes relations avec les frères Weinstein, de Miramax. Et à chaque fois que je découvrais un film dans un festival, je leur disais qu"ils devraient y jeter un ?il pour le distribuer. Mais ils envoyaient leurs acheteurs et, systématiquement, les types revenaient en disant : « Quentin est complètement fou, ce film n"est pas pour nous. » Alors, au bout d"un moment, j"en ai eu marre et j"ai dit aux Weinstein : « Laissez-moi créer mon propre label à l"intérieur de Miramax, et donnez-moi un budget pour distribuer quatre films par an. » Et ils l"ont fait. C"est comme ça que j"ai sorti Chungking Express, de Wong Kar-wai, qui a connu un grand succès critique. Mais pour moi, ce label de distribution, ce n"est rien d"autre qu"un ciné-club à grande échelle. Au lieu de projeter des films dans une petite salle privée de Greenwich Village, je le projette dans une dizaine de vraies salles à travers le pays. C"est une entreprise plus ou moins philanthropique ; je ne cherche pas à gagner d"argent et, d"ailleurs, jusqu"ici, aucun de ces films n"en a rapporté. Je continue de traîner dans les festivals pour essayer de repérer de nouveaux talents, mais ce qui me plaît par-dessus tout, c"est de trouver de vieux films inédits ou méconnus, comme Switchblade Sisters, et de les ressortir sur grand écran.
Après le succès de Pulp Fiction, avez-vous remarqué un changement d"attitude fondamental envers vous à Hollywood ?
Quentin Tarantino - C"est plus compliqué que ça. En fait, dès Reservoir Dogs, les studios ont commencé à vouloir travailler avec moi. Mais à cette époque, leur point de vue était : « Ce réalisateur a du talent et de l"originalité. Maintenant, si on pouvait marier son talent et son originalité avec un projet plus commercial, on pourrait faire un gros carton. » Ça n"a rien de pervers, comme raisonnement. C"est le genre d"idée qui a amené Universal à faire tourner Les nerfs à vif par Scorsese, ou la Paramount à confier Les incorruptibles à De Palma. Et donc, je comprenais que les studios me fassent ce genre de proposition. Mais ce n"était pas ce dont j"avais envie. Je voulais continuer à faire mes films. Là-dessus, j"ai tourné Pulp Fiction, et ça a tout changé. Parce que Pulp n"avait rien d"intrinsèquement commercial. C"était un film aussi personnel que Reservoir Dogs, réalisé sans le moindre compromis, et pourtant, il a tout cassé au box-office. Il a même sans doute mieux marché que tous les projets "commerciaux" que les studios voulaient me confier.
Entre Pulp et Jackie Brown, on a continué de vous proposer des projets ?
Quentin Tarantino - Oui, on m"a envoyé des scénarios. Mais je n"en ai quasiment lu aucun, parce que j"ai envie d"écrire mes propres films. On m"a proposé de faire Men in Black, par exemple. Mais je ne l"ai même pas lu, parce que je savais que ce n"était pas la direction dans laquelle je voulais aller. Il y a un autre projet que l"on m"a proposé et qui me plaisait beaucoup. Mais c"était un film épique, un gros truc, et moi, je voulais justement faire quelque chose qui soit un ton en dessous de Pulp Je voulais quelque chose d"un peu plus... discret.
Vous êtes-vous posé beaucoup de questions sur la façon d"enchaîner après Pulp Fiction ?
Quentin Tarantino - En fait, non. Beaucoup de gens m"ont demandé si j"étais intimidé, si j"avais peur à l"idée de m"attaquer à un nouveau projet. Ça me surprend un peu qu"on puisse me demander ça, parce que si vous regardez mon travail, il devrait être évident que la peur n"y est pas un facteur. D"un point de vue artistique, rien ne me fait peur. Et d"ailleurs, pour pousser le raisonnement un peu plus loin, je dirais que si vous commencez à avoir peur en écrivant un scénario, c"est généralement le signe que vous avez mis le doigt sur quelque chose de bien. Parce que ça signifie que vous êtes en train de libérer quelque chose de très personnel et que vous vous demandez ce qu"on va penser de vous. Et donc, la meilleure chose à faire, lorsque l"on ressent ce genre de peur, c"est de creuser encore plus loin dans cette direction. Quoi qu"il en soit, et même si vous avez passé des semaines ou des mois à vous demander quel genre de film vous devriez essayer d"écrire, tout cela disparaît dès l"instant où vous vous retrouvez devant la page blanche. Chaque début d"écriture est un retour à la case départ. Et la case départ, c"est un endroit où l"on se sent très seul. Un endroit où aucun de vos accomplissements passés ne compte.
Votre premier projet de film après Pulp, c"était quoi ?
Quentin Tarantino - Ça va vous surprendre, mais j"avais très envie d"adapter le premier roman de la série des James Bond, Casino Royale. J"adore ce roman, et ça m"a toujours étonné qu"il n"ait pas été adapté, du moins pas sérieusement, puisque le Casino Royale qui existe est une parodie délirante. J"avais envie d"adapter ce roman, mais de façon très différente des autres James Bond. J"en aurais sans doute fait quelque chose de plus sobre, et je l"aurais retransposé dans son époque d"origine (les années 60). J"ai donc commencé à négocier les droits, et là, je n"ai vraiment pas eu de chance. Un an plus tôt, je pense que ça aurait pu marcher, parce que la franchise James Bond était quasiment moribonde. Mais quand je me suis penché sur le projet, ils étaient en train de relancer la machine avec GoldenEye, et donc, s"ils me vendaient les droits, ils créaient leur propre concurrence, ce qui aurait été idiot. Le projet est donc tombé à l"eau.
Et comment avez-vous décidé de vous attaquer à Jackie Brown ?
Quentin Tarantino - C"est une histoire à la fois compliquée et amusante. Elmore Leonard est un de mes romanciers préférés. As 13 ans, j"ai lu un de ses romans, qui s"appelait The Switch (La joyeuse kidnappée, Ed. Gallimard) et que j"ai adoré. C"était l"histoire de trois escrocs, Ordell, Melanie et Louis, qui mettaient sur pied une arnaque foireuse. Après ça, j"ai continué à lire tous les romans d"Elmore Leonard, en imaginant les tourner peut-être un jour. Or, au moment où je finissais Pulp, l"agent d"Elmore Leonard m"a envoyé un exemplaire de Rum Punch (Punch créole, Ed. Rivages), son nouveau roman, qui n"était pas encore publié, pour savoir si ça m"intéressait. Et en lisant Rum Punch, j"ai découvert que c"était la suite de The Switch, et qu"on y retrouvait les mêmes personnages, quinze ans plus tard. J"ai immédiatement craqué dessus et j"ai commencé à en négocier les droits. Le problème, c"est qu"Elmore Leonard n"est pas un auteur bon marché. Les studios s"arrachent les droits de ses livres pour des centaines de milliers de dollars. Mais comme il aimait mes films, il était prêt à me faire une fleur, à condition que je m"engage à en faire mon prochain projet. Mais ça, c"était impossible. Aucun metteur en scène ne peut dire avec certitude quel sera son prochain film. Ces choses-là changent sans arrêt, du jour au lendemain. Et comme je ne voulais pas faire de fausses promesses, j"ai laissé passer le projet. Deux ans plus tard, l"agent d"Elmore Leonard m"a recontacté en expliquant que les droits de trois romans étaient redevenus disponibles. Parmi ces trois se trouvait Rum Punch. A l"époque, j"avais tiré un trait définitif dessus. Mais j"en ai parlé à Mimi Leder, la réalisatrice d"Urgences, qui vient de faire Le pacificateur. Elle m"a dit : « Oui, ça a l"air intéressant, envoie-le moi. » Je suis donc allé en acheter un exemplaire, et avant de le lui envoyer, je l"ai relu, comme ça, pour le plaisir. Et là, le film que j"avais vu dans ma tête la première fois m"est revenu, exactement pareil. Et j"ai réalisé que mon inconscient était en train de m"envoyer un message, de me montrer que je voulais toujours faire ce film. Alors je me suis mis à écrire.
C"était la première fois que vous adaptiez un roman. En quoi était-ce différent d"une création pure ?
Disons que c"était la première fois que je le faisais réellement, puisqu"à chaque fois que je lis un roman, je l"adapte en film dans ma tête. Mais d"un point de vue plus technique, je dirais que j"ai toujours trouvé qu"il y avait une énorme ressemblance entre l"écriture et le montage d"un film. Ce sont deux processus étroitement liés. La dernière version d"un script est un peu le premier montage du film, et le montage final est un peu la dernière version du scénario. Le lien est encore plus fort dans le cas d"une adaptation, parce que c"est un peu comme si je démarrais avec six heures de rushes, dans lesquels je devais faire le tri pour trouver les deux heures de mon film.
De quelle façon avez-vous fait ce tri ?
Je voulais essayer de recréer le sentiment que j"avais eu en lisant ce roman, et même la plupart des romans d"Elmore Leonard. Ce qui impliquait principalement que je m"adapte à sa structure. Or, cette structure fonctionne sur le principe suivant : vous avez un film de deux heures, mais vous allez passer la première heure à faire connaissance avec les personnages. Pendant ce temps, bien sûr, l"intrigue se met en place, mais uniquement au second plan. Ce sont les personnages qui priment. Et je ne voulais pas les présenter en utilisant des artifices ou des raccourcis, comme on le fait généralement au cinéma. Je voulais qu"on apprenne à les connaître, de la même façon que l"on apprend à connaître les gens dans la vie, c"est-à-dire en traînant avec eux dans les bars, en discutant dans une voiture, en regardant la télé, etc. Et ensuite, quand l"intrigue prend finalement le devant de la scène, le spectateur se sent vraiment impliqué par le destin de chacun des personnages.
Quand vous est venue l"idée de faire jouer Pam Grier ?
Comme vous le savez peut-être, le personnage d"origine, celui du roman, était blanche et s"appelait Jackie Burke. Quand j"ai commencé à réfléchir à une actrice pour tenir le rôle, je n"en trouvais aucune. Il fallait quelqu"un qui ait la quarantaine. Beaucoup de réalisateurs auraient sans doute rajeuni le personnage et pris une actrice de 35 ans, mais pour moi, ça n"aurait pas été le même film. Et puis un jour, je ne sais plus comment, le nom de Pam Grier m"est venu à l"esprit, et j"ai immédiatement pensé que ce serait génial. Cette femme a 45 ans mais on dirait qu"elle en a 35, elle a une présence incroyable, et elle a cette espèce d"habilité à garder son sang-froid en toutes circonstances qui fait la grande force du personnage de Jackie. Je me suis donc mis à écrire le rôle pour une femme noire, ce qui ne me posait pas de problème. Je ne sais pas pourquoi, mais j"ai une certaine facilité à écrire les personnages noirs. Ensuite, il fallait que je change le titre du film, parce que Pam Grier est une sorte d"icône de la culture noire américaine. C"est l"une des héroïnes des films d"action les plus marquantes de l"histoire du cinéma. En la choisissant pour le rôle principal, je prenais en quelque sorte la décision de faire "un film de Pam Grier", ce qui m"allait parfaitement ; j"ai toujours aimé les "blaxploitation movies", et j"ai toujours eu envie d"en faire un à ma façon. C"était donc l"occasion rêvée. Or, chacun des films de Pam Grier a eu pour titre un nom du style Sheba Baby, Foxy Brown ou Coffy. Aussi j"ai décidé de jouer le jeu et d"appeler le mien Jackie Brown.
Et Robert De Niro, comment l"avez-vous choisi ?
Son rôle est un de ceux que j"ai choisis en dernier. Mais en fait, c"est lui qui m"a appelé. Il s"était procuré le scénario et avait très envie de jouer le rôle de Louis. On a parlé, et j"avais presque envie de le dissuader, parce que Louis est un personnage un peu spécial. C"est sans doute l"un des meilleurs rôles que j"ai écrits, mais ce n"est pas un personnage qui s"exprime par le dialogue. Il n"a pas de grands discours, ni de répliques brillantes. Tout ce qu"il est se communique à travers son expression corporelle, et si je devais le décrire, je dirais que Louis a l"expression corporelle... d"une pile de linge sale. Ce n"était donc pas un rôle évident. Mais après dix minutes de conversation avec Robert, j"ai compris que j"avais affaire à l"un des plus grands créateurs de personnages de l"histoire du cinéma, et je lui ai confié le rôle.
Avez-vous l"impression que Jackie Brown soit votre film le plus personnel ?
Non, pas plus que Reservoir Dogs ou Pulp Fiction. Beaucoup de gens m"ont dit que c"était mon film le plus mature, mais en même temps, c"est inhérent au sujet ; c"est un film sur la maturité, sur des gens qui vieillissent et qui doivent faire certains choix. Et donc, en tant que réalisateur, il fallait que je me mette à la hauteur de ce sujet. Mais Reservoir Dogs et Pulp n"étaient pas des films immatures pour autant. Ils ont un côté flamboyant et un peu fou que certains pourraient certes considérer comme gamin, mais qui, à mon avis, ne l"est pas puisque ça n"est pas gratuit, que ça a une véritable raison d"être.
Vous continuez de dévorer autant de films qu"avant ?
Quentin Tarantino - Non. D"abord parce que quand je tourne un film, j"ai du mal à m"intéresser à autre chose. Ensuite, parce que depuis quelque temps, j"ai envie de prendre de la distance par rapport au cinéma. Je me tiens moins au courant de ce qui sort. En revanche, j"ai commencé une collection de vieux films sur pellicule, certains en 35 mm, d"autres en 16 mm, et je me les projette chez moi ou dans des salles que je loue. Ça me fait rire parce que la plupart des gens sont persuadés que je suis très branché sur les nouvelles technologies, comme le DVD, alors qu"en fait, je vais complètement dans l"autre direction !
Est-ce qu"il y a quand même quelques films qui vous ont marqué ces deux dernières années ?
J"ai adoré Mission : impossible. Cette scène dans le QG de la CIA, c"est du cinéma à l"état pur. J"ai beaucoup aimé Jerry Maguire et Le mariage de mon meilleur ami. Ce sont deux comédies qui m"ont rappelé les grands classiques des années 40, ces films de Billy Wilder ou de Preston Sturges comme on n"en fait plus. Et plus récemment, j"ai adoré Titanic, que j"ai trouvé monumental dans tous les sens du terme. C"est un film qui vous hante longtemps, un peu comme La liste de Schindler. On sort de la salle en sentant le poids de tous ces morts sur les épaules.
Quel est le film que vous attendez le plus, à l"heure actuelle ?
Sans doute Snake Eyes, parce que je suis un fan inconditionnel de Nicolas Cage, et encore plus de Brian De Palma. En plus, je viens d"apprendre que tout le film se déroulait en temps réel, et c"est le genre de challenge que je trouve particulièrement excitant. Dans un autre registre, j"attends beaucoup le nouveau film de Richard Linklater, avec Matthew McConaughey. Je considère Linklater comme l"un des meilleurs réalisateurs de ma génération, et je pense que Dazed and Confused (inédit en France) restera parmi les films les plus marquants des années 90. Et puis, bien sûr, comme tout le monde, j"attends le nouveau Kubrick avec impatience.
Maintenant que vous avez fini Jackie Brown, vous allez faire quoi ?
Jouer. Je n"ai pas fait d"apparition dans Jackie Brown parce qu"il n"y avait pas de rôle pour moi. Mais en voyant De Niro et Pam Grier jouer ensemble, ça me démangeait à un point inimaginable. Je sais que beaucoup de gens ont critiqué mes talents d"acteur, mais autant j"écoute les commentaires que l"on fait sur mes films, autant je ne tiens aucun compte de ceux qui sont faits directement sur moi. J"ai été contacté pour tenir le rôle masculin dans une adaptation théâtrale de Seule dans la nuit à Broadway, et j"ai accepté. J"y joue un personnage qui est, à mon avis, le meilleur méchant qu"on ait vu sur scène depuis trente ans. Ça m"excite beaucoup. Il vaut mieux, d"ailleurs, parce que j"ai signé un engagement sur six mois...