La case entre deux chaises. Ce qui arrive d'ailleurs souvent lorsque la bande dessinée s'étale sur l'écran en chair et en os. Le problème du passage de la bédé au cinéma n'est pas tant l'incarnation -quels acteurs?- que de trouver une équivalence entre un récit dessiné qui se lit, aussi, entre les cases et auquel le lecteur imprime son propre mouvement, et la fluidité d'un film qui impose son tempo et son esthétique.
Ce n'est déjà pas évident quand la bédé est d'un seul trait, alors quand elle rend un personnage très atypique, c'est carrément coton. C'est le cas avec Quai d'Orsay, de Blain et Lanzac (Dargaud), qui raconte les dorures et les coulisses du ministère des Affaires étrangères, et fait de Dominique de Villepin, le ministre, un démiurge ébouriffant et grotesque, comédien dell'arte autant qu'énarque. Un personnage de bédé, comme on dit, et là, c'en est un beau, alors que tout le reste s'efforce au réalisme, même dessiné -la réussite des albums venant de ce décalage graphique et narratif.
Pas sûr, donc, que Bertrand Tavernier, réalisateur de la chose, aurait pu faire mieux. Toujours est-il qu'il y a un caillou dans le potage. A ce ministre aussi marionnettiste que pantin, rebaptisé Alexandre Taillard de Worms, s'opposent un directeur de cabinet calme comme l'eau froide et un jeune diplômé chargé du " langage " et fil conducteur du récit. Avec l'un, le film se peint des couleurs grossies à la loupe de Que la fête commence..., du même Tavernier, avec les autres, il ressemble à la précision quasi documentaire de L'Exercice de l'Etat, de Pierre Schoeller. Et voilà Quai d'Orsay assis entre les deux. A la fois brouillonnant et bouillonnant. Déconnant souvent, alors que se profile le très sérieux discours du ministre à l'ONU contre l'intervention militaire en Irak. Avec un Thierry Lhermitte pas très convaincant en ministre amoureux du Stabilo et un Niels Arestrup grandiose en dircab marmoréen. C'est une comédie qui peine à s'éclater, un drame qui veut faire sourire, une chronique d'aujourd'hui qui dénigre la politique autant qu'elle la respecte. Balle au centre.
