Le rideau de théâtre qui tombait à la fin de Tout sur ma mère s'ouvre sur une danseuse de Pina Bausch dans Café Müller. Parmi les spectateurs, un homme pleure. Son voisin le remarque, le regarde, détourne les yeux par pudeur sous le coup d'une émotion partagée. Tout se lit sur les visages. Aucun mot n'est échangé. Parle avec elle, dernier film de Pedro Almodovar et, à cette heure, son chef-d'oeuvre - inutile de lanterner pour l'affirmer - vient de commencer. On y parlera d'amitié, d'amours détruites par la destinée, d'espoir, de renoncement, de la musique, cette manière divine de communiquer entre étrangers, de la mort qui frappe en prenant son temps, à la sournoise, de la solitude, ce grand manteau qui engonce l'humanité, du silence, la pire prison qui soit, mais dont on scie les barreaux avec les mots.

«Ce qui est parlé est humain», disait Françoise Dolto. Almodovar vient de réaliser son film le plus humain. Chaleureusement humain. Comme dans La Grande Illusion, de Renoir, ici il n'est pas un seul salaud, et ses héros apprennent à se parler. Héros, oui, car Almodovar abandonne les avatars de la féminité de ses oeuvres précédentes pour l'étude de ces créatures maladroites, les mâles. Un grand flandrin assez «tendance», barbe de trois jours, crâne dégarni et cheveux très courts, Marco (Dario Grandinetti), journaliste argentin parcourant le monde - pour en tirer des guides touristiques - silencieux et marchant lentement comme Wayne ou Mitchum. Un petit rondouillard, Benigno (Javier Camara), infirmier, coiffeur, esthéticien, manucure, brodeur, bavard comme une pie et qui sait tout des femmes parce qu'il les soigne - et exerce leurs métiers - même s'il ne les connaît pas autrement. Les femmes? Elles sont dans le coma.

L'une était danseuse, renversée par une voiture un jour de pluie; l'autre était torera, exception dans un monde de machos, encornée par un taureau au grand soleil. Elles avaient des vies, elles n'ont plus que ces hommes qui les veillent. Ne soyons pas tristes, Parle avec elle n'est ni désespéré ni larmoyant; il a le goût de l'humour d'Almodovar, friandise qui, sous l'acidité, enferme le moelleux de la chaleur et de la tolérance. Avec des élégances tout espagnoles, celles, parfois scabreuses, que l'on rencontrait chez Buñuel; avec aussi son monde coloré où la clinique enfermant les deux beautés saccagées par le mutisme et l'inconscience a les couleurs d'une villa de vacances.

Si Marco veille Lydia la torera (Rosario Flores) les larmes aux yeux, Benigno dorlote Alicia la ballerine (Leonor Watling) comme une «vivante», lui contant ses journées en la massant, la météo en la peignant, et, lui vernissant les ongles, un film qu'il est allé voir là où elle passait ses soirées, à la cinémathèque. Un film muet. Qu'Almodovar a pris un malin plaisir à tourner et à glisser dans son grand écran couleurs: L'Amant qui rétrécit est un hommage à Tod Browning et aux autres as du muet fantastique, mais il est aussi là pour cacher le grand secret de Parle avec elle. On ne saurait vous le dévoiler. Sachez que, comme chez Buñuel encore, ce qui pourrait sembler scabreux devient, par la vertu du cinéma, de l'amour fou.

La dualité entre la naissance de ces amours pour deux femmes et celle de l'amitié, incongrue, entre deux hommes, l'un qui jacasse, l'autre qui pleure, tient en un mot-thème très exploré par les cinéastes: la solitude. Mais jamais comme ici, où il s'agit, avec ce vide, de remplir la vie. Une figure élégante du film en est la métaphore, Geraldine Chaplin, fine comme un roseau, maître de ballet, soliloquant plus que parlant, mais proche des deux veilleurs et de leurs sleeping beautiescomateuses. Fée des barres et des musiques, elle croit aux contes de fées qui dansent. Les fées sont cruelles, Almodovar est tendre, le film est amer et parfumé comme une amande.