Les chiffres parlent pour lui... En réussissant avec Lucy le deuxième meilleur démarrage pour un film français Outre-Atlantique (derrière... Taken qu'il avait produit), Luc Besson a réussi son pari: triompher aux Etats-Unis sur le terrain même des studios hollywoodiens, le blockbuster d'été. Une victoire à l'extérieur impressionnante d'un point de vue économique et qui marque une nouvelle étape historique à son destin hors-norme.
Ce succès indéniable constitue aussi le bouclier évident face aux critiques, auxquels il pourra opposer une fois encore les goûts du public. Sempiternel débat lassant. Pourtant, contrairement à ce que certains pensent, le "Besson-bashing" ne constitue pas le jeu préféré de tous les journalistes. Ils sont même nombreux à avoir grandi avec ses films et à avoir défendu envers et contre beaucoup Le grand bleu, Nikita ou Léon. J'en fais partie et c'est précisément pourquoi Lucy me laisse sur ma faim.
Scarlett Johansson, figure essentielle de l'univers de Luc Besson
On retrouve pourtant ici tout l'ADN du cinéma de Besson. Son goût pour les héroïnes. De Subway à Jeanne D'arc en passant par Nikita, Léon, Le Cinquième élément et même son portrait d'Aung San Suu Kyi dans The Lady, le cinéaste se délecte à filmer les femmes ou jeunes filles seules face à l'adversité.
Dans Lucy, c'est au tour de Scarlett Johansson d'incarner cette figure essentielle de son univers. En l'occurrence une Américaine contrainte par la violence à faire la "mule" pour des trafiquants asiatiques et qui, en absorbant accidentellement la drogue expérimentale qu'elle transporte, va voir décuplées de manière surhumaine ses facultés physiques et psychiques.
L'efficacité à tout prix
Un point de départ excitant qui n'est pas sans rappeler Limitless où Bradley Cooper voyait, lui aussi, ses perceptions, sa mémoire et ses capacités de raisonnement s'améliorer de façon exponentielle après l'ingestion d'une substance non autorisée. Mais comme dans le film de Neil Burger, le feu d'artifice créatif promis fait hélas long feu. Et, ironie du sort, c'est précisément au moment où le potentiel de son héroïne se décuple, au moment où le champ des possibles infinis qui s'ouvre à elle laisse augurer d'un scénario riche en originalités que ce dernier se délite.
Sacrifié sur l'autel de la seule chose ici essentielle: l'efficacité à tout prix. C'est en cela que Besson défie frontalement et sans complexe les blockbusters hollywoodiens sur leur terrain. Mais dans cette course folle, tout un pan de son cinéma s'évapore. Cette sensibilité qui permettait de créer une empathie avec ses personnages (et qu'on retrouvait jusque dans son film précédent, Malavita, à travers ce plan espiègle où le personnage incarné par Robert De Niro se retrouvait à regarder sur un grand écran... Les affranchis). Ces moments où, plus largement, l'action pure savait laisser la place à des oasis de tendresse ou de détresse, à l'intérieur desquels ses héroïnes fendaient l'armure pour mieux triompher.
Des moments qui finissent par tous se ressembler
Contrairement à Nikita, à la Matilda de Léon ou à la Leeloo du Cinquième élément, Scarlett Johansson, pourtant irréprochable, n'a jamais l'espace pour développer de tels sentiments dans Lucy. Sauf le temps d'une scène au téléphone avec sa mère totalement ratée justement parce qu'elle apparaît déconnectée de tout le reste, faute d'avoir creusé les forces et les failles de ce personnage dont on reste toujours en surface.
Lucy tombe en fait dans tous les travers qu'on reproche à l'immense majorité des blockbusters hollywoodiens actuels: cette obsession d'une forme de plus en plus spectaculaire et gourmande en effets spéciaux qui a fini par étouffer totalement le fond. Spectaculaire, Lucy l'est indéniablement. Mais bien plus lorsque Besson orchestre une course poursuite en voiture à contresens dans les rues parisiennes que lorsqu'il scotche son héroïne puis ses adversaires au plafond ou lorsqu'elle se dématérialise dans un avion.
Tout simplement parce que ces moments qui finissent par tous se ressembler ne sont jamais portés par une réelle logique d'action du personnage et paraissent juste s'enchaîner à un rythme intensif pour ne jamais créer le début du commencement d'un temps mort. Jusqu'à un épilogue interminable façon tourbillon spatio-temporel à la symbolique pataude où Lucy y fait face à... Lucy, son ancêtre préhistorique vieille de 3,5 millions d'années.
Tout sauf indigne
Evidemment, ce seizième long métrage de Besson reste un divertissement tout sauf indigne. Mais, même si on y retrouve l'humour qui parsème la plupart de ses films, le cinéaste semble avoir mis ici en sourdine toute singularité. Il se fond dans un moule qu'on aurait tant aimé le voir faire imploser.
Une fois encore, d'un point de vue comptable, les premiers chiffres lui donnent raison. Mais après avoir poussé le curseur aussi loin dans l'américanisation - ou plus précisément l'internationalisation - de son cinéma, on rêve désormais d'un mouvement d'un balancier et d'un retour aux sources, moins tonitruant et plus humain et auquel des défauts et des maladresses apporteraient de nouveau des aspérités attachantes.
