Article publié dans Studio magazine n° 216 (Avril 2006)

Son statut, quel est-il justement ? Difficile, en une dizaine de longs métrages, de tirer des conclusions. L"acteur a surtout exploité sa veine comique, registre dans lequel il excelle. Ses choix se sont révélés plutôt sûrs et harmonieux. Une carrière se construit lentement, et il refuse de brûler les étapes. Il avoue avoir déjà refusé des projets qu"il jugeait trop lourds pour ses épaules ou trop éloignés de son univers. Une prudence qui ne l"a pas empêché de croiser des personnalités comme Isabelle Nanty, Carole Bouquet ou, plus récemment, Gérard Jugnot. Ce dernier ne tarit d"ailleurs pas d"éloges sur son partenaire : «On appartient à une espèce d"Internationale de la dérision, des gens qui ne se prennent pas complètement au sérieux, tout en faisant les choses très sérieusement.»

Le nouveau Belmondo ?

Le principal intéressé, lui, se verrait bien devenir le nouveau Belmondo, comédien qu"il admire entre tous. Un objectif pas si irréaliste, à en juger par sa prestation de libertin hâbleur dans Il ne faut jurer de rien ! Sa capacité à bondir pour occuper l"espace, sa manière d"accentuer les expressions ou les intonations pour donner vie à son personnage évoquent le Bébel des Mariés de l"an II, voire du Magnifique. Comme son modèle, il a tenu à effectuer les cascades lui-même. Des caractéristiques qui lui ont valu de la part de son partenaire de jeu, Gérard Jugnot, le surnom de «Duduj"». «C"est plutôt flatteur, non ?» remarque Dujardin dans les carnets de tournage [Il ne faut jurer de rien ! : le livre du film, de Guillaume Breton, éd. Mengès-Place des Victoires]. «Je crois que Belmondo est l"un des comédiens qui m"ont donné envie de faire ce métier. Parce que son cinéma représentait la liberté, le populaire et le ludique.»

On l"a compris, pour Jean Dujardin, jouer est avant tout une affaire de plaisir, et tant mieux s"il est partagé par le plus grand nombre. «J"accepte volontiers d"être catalogué populaire, pas populiste !» aime-t-il à répéter, comme pour devancer les inévitables railleurs. Conscient que sa success story peut susciter des jalousies, il se réfugie dans le travail, se protège en évitant de gamberger, avance à l"instinct. Pour l"heure, ce choix s"est révélé payant. En effet, qui, il y a encore trois ans, aurait imaginé le Loulou d"Un gars, une fille devenir un acteur de cinéma ? Même si, en France, les mentalités évoluent, le grand écran a toujours regardé le petit avec mépris. Son agent, Annabel Karouby, le concède. «C"est vrai qu"au départ, je ne l"avais pas remarqué. C"est Jean Yanne, que je représentais, qui m"a dit, un jour : "J"ai vu un mec à la télé. Tu devrais regarder, il est drôlement bien." J"ai pris rendez-vous avec lui, et ça a été un coup de c?ur. C"était en 2002 ; il voulait arrêter la télé pour se consacrer au cinéma. Au début, les choses n"ont pas été faciles. Lorsque j"appelais les directeurs de casting, ils faisaient la sourde oreille.» Heureusement, certains passeront outre ces a priori. Gérard Bitton et Michel Munz lui offrent sa première chance, en lui confiant un petit rôle dans Ah ! si j"étais riche, puis Pascale Pouzadoux dans Toutes les filles sont folles, et enfin Francis Palluau dans Bienvenue chez les Rozes. Trois comédies où son sens du tempo et son charisme font mouche. Mais ce sont deux autres longs métrages qui vont faire décoller sa carrière. Sorti en 2004, Le convoyeur, de Nicolas Boukhrief, polar sombre et haletant, lui permet de s"essayer au registre dramatique, tandis que Mariages ! de Valérie Guignabodet, la même année, lui fait rencontrer son premier grand succès public. «Le téléphone a vraiment commencé à sonner à ce moment-là, précise Annabel Karouby. Les gens du métier ont réalisé que non seulement il savait jouer, mais qu"en plus il pouvait faire des entrées.»

Prédestiné à être une star

«Il y a une grande fierté chez les acteurs français. Ils rechignent le plus souvent à jouer des types médiocres, précise Nicolas Boukhrief. Pas Dujardin. Dans Un gars, une fille, il proposait justement une palette d"attitudes et d"expressions, de la plus glorieuse à la plus lâche, que je trouvais impressionnante. C"est un acteur exceptionnel, rapide, disponible, simple, et surtout ultra-sexy, ce qui est rare. Est-ce parce qu"il ne vient pas du microcosme parisien ? Il a en tout cas un fort capital de sympathie auprès du public.» James Huth, le réalisateur de Brice de Nice, y voit même un signe du destin. «Déjà, il s"appelle Jean Dujardin, c"est le nom. Simple, populaire. Jean était presque prédestiné à rencontrer ce succès. Il est beau gosse et les jeunes le trouvent branché. Il a tout pour devenir une star.» Avoir un don ne suffit pas ; il peut même être un handicap pour qui ne sait pas l"exploiter. Jean Dujardin le sait. «C"est un type qui a faim de mieux, poursuit James Huth. Sur Brice, il a d"emblée accepté ma collaboration au scénario, pour essayer de l"améliorer. Il y a des comédiens qui font toute leur carrière sur leur facilité à jouer. Lui, non.»

Un parcours sans fautes

Ce souci de perfection, l"acteur, autodidacte, l"a acquis petit à petit. Sa réussite est le fruit d"un apprentissage fait de patience, de débrouillardise et d"envie. Issu d"une famille d"entrepreneurs en serrurerie de la banlieue parisienne, rien ne le prédisposait à jouer la comédie. Son bac littéraire en poche, il travaille dans le bâtiment, puis enchaîne avec l"armée. C"est sous les drapeaux que le déclic se fait. La vie militaire lui inspire de petits sketches, où il invente une galerie de personnages, dont le célèbre surfeur branleur. De retour à la vie civile, il intègre une petite troupe composée de copains, baptisée les Tranches de vie, puis se produit en solo dans de petites salles. Il rejoint finalement le Carré blanc, un café-théâtre parisien, où il rencontre Bruno Salomone, humoriste comme lui, qui devient son partenaire à la télé dans un programme comique produit par Patrick Sébastien. «Dès que j"ai vu Jean, dit Salomone, j"ai été sidéré : il avait à peine 25 ans et déjà une maturité hallucinante. Son visage était très mobile ; il en faisait ce qu"il voulait.» En parallèle, Jean Dujardin tente sa chance à Graine de star, une émission de M6 qui cherche à découvrir de nouveaux talents. Il ne tarde pas à s"imposer, notamment grâce à un sketch où il met en scène son Brice de Nice. C"est à ce moment-là que la productrice de télé Isabelle Camus recherche un comédien pour Un gars, une fille. Résultat des courses : un Sept d"or, cinq saisons (de 1999 à 2004), 6 millions de téléspectateurs chaque soir en access prime time, et un million de vidéos et DVD vendus.

La productrice souligne que, malgré ce succès, Dujardin s"étonne alors de l"attention qu"on lui prête. «Un jour, dit-elle, j"ai reçu un appel de Sophie Marceau, qui me faisait part de son désir de travailler avec lui. Jean était bien entendu flatté, mais très étonné que l"actrice ait entendu parler de lui.» Une modestie non feinte. Hors caméra, l"homme n"a rien d"un chien fou, mais se révèle au contraire extrêmement calme et posé, presque timide. Il n"est pas à l"aise sur les plateaux de télé en période de promo, et pas davantage dans un studio photo. Les confessions intimes, ce n"est pas son truc. Si les journaux people ont fait un temps leurs choux gras de sa relation amoureuse avec Alexandra Lamy, le soufflé est vite retombé, faute de piquant. Aux boîtes de nuits ou aux rendez-vous mondains, il préfère une vie plus rangée, entouré de sa famille et de ses copains d"enfance. La suite de sa carrière, il l"envisage avec le même souci d"authenticité. «Il prend son temps, confie Annabel Karouby.On lui a proposé des choses très différentes, très sombres même. Il sait qu"il a encore beaucoup à prouver et ne veut pas se cantonner à de grosses productions.» Une attitude que Gérard Jugnot explique simplement : «Il aime profondément ce métier et a une absence totale de cynisme.» Un mec aussi sain, ça promet de faire de nouvelles vagues.