Jurassic Park écrasé, La Guerre des étoiles décimé, E.T. renvoyé à la maison. Au Japon, le dernier long-métrage d'animation de Hayao Miyazaki, Princesse Mononoke, a battu tous les records du box-office. S'il est difficile en France d'imaginer pareille situation - comme si Kirikou devenait maître du monde en détrônant Titanic - une telle performance n'a là-bas surpris personne.

Au Japon, pas un spectateur ne fait la distinction entre film live et film d'animation. Les réalisateurs de dessins animés non plus, d'ailleurs, qui traitent de tous les sujets, politiques ou sociaux, et ne se cantonnent pas aux exploits d'un homme-singe sur sa liane ou aux avatars d'un roi, fût-il lion. Avec ses 250 longs- métrages produits par an, essentiellement des films de yakuzas et des sagas familiales, le cinéma japonais a bien du mal à sortir de son île. Et, hormis Takeshi Kitano, aucun réalisateur marquant n'a émergé ces dix dernières années. La force vive, c'est donc du côté du dessin animé qu'on la trouve.

Il se produit sept ou huit films d'animation par an au Japon, sans compter l'énorme production télé (une cinquantaine de séries de trente minutes). Les mangas - science-fiction ou fantastique - forment bien sûr la clef de voûte du succès de l'animation. Et c'est en marge de ce genre très populaire que se situe Hayao Miyazaki. «C'est le seul cinéaste à succès que la critique considère comme un véritable auteur et qui a les moyens de produire ce qu'il veut», souligne Philippe Christin, journaliste au magazine HK, spécialisé dans les films asiatiques.

Issu de la littérature enfantine et de l'animation télé, Miyazaki, 58 ans, tourne son premier film dessiné en 1979, Lupin III: le château de Cagliostro. Six autres suivront, dont seuls Mon voisin Totoro et Porco Rosso sont sortis en France, sans succès. «Le public français fait le raccourci dessin animé japonais = Goldorak = violence, regrette Jean-Pierre Dionnet, patron de dFilms et distributeur de Totoro et de Porco Rosso pour Le Studio Canal +. On a sans doute sorti trop tôt Porco Rosso, en 1995, mais le passage télé de Totoro a réussi à créer un petit public. Tant mieux, car les histoires de Miyazaki, comme sa mise en scène, qui joue constamment sur des changements de rythme, sont comparables à celles du cinéma live.»

De fait, Mon voisin Totoro est proche du naturalisme d'Ozu, Porco Rosso, d'un film de John Ford sur l'aviation et les batailles de Princesse Mononoke n'ont rien à envier à celles, épiques et grandioses, que l'on trouve chez Kurosawa. La force majestueuse de Princesse Mononoke vient non seulement du coup de crayon ample et coloré de Miyazaki, mais aussi de la richesse des sujets: perte de l'innocence, respect de l'environnement, lutte des civilisations, pour, au final, montrer le chemin long et tortueux qui mène à la compréhension mutuelle. «Je réalise des films pour les enfants, précise Miyazaki, comme pour se défendre de la complexité de ses histoires. Mais, à la différence de Disney, je leur fais entièrement confiance pour comprendre ce que je leur dis, même si, chez eux, l'approche est plus émotionnelle que rationnelle.» Son prochain film est prévu pour l'été 2001: l'histoire d'une jeune fille qui va chercher ses parents au pays des esprits. Les enfants sont conviés, les grands aussi.