Plus de 200 millions de tickets vendus pour la cinquième année consécutive, 41% de part de marché pour nos productions, la France premier parc européen de salles (avec 6 000 écrans)... Du point de vue du Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC), qui profite du festival de Cannes pour publier des communiqués triomphaux, le cinéma français pète la forme, galvanisé par les millions d'entrées du Grand Bain ou de Qu'est-ce qu'on a encore fait au bon Dieu ? Nombre de professionnels (producteurs, distributeurs, investisseurs...) réfutent pourtant cet enthousiasme et paraphraseraient presque Jules Romains : "Tout secteur bien portant est un malade qui s'ignore." Financement, exploitation, écriture, diffusion... autant de problèmes qui grippent un système menacé par un bouleversement total du milieu lié aux nouvelles technologies, aux plateformes ou, in fine, à un public versatile. C'est grave, docteur ? Diagnostic en trois points.
Carence de scénaristes
Les moins de 30 ans l'ignorent, mais il fut un temps où scénariste était un métier à part entière. Henri Jeanson (Entrée des artistes), Pascal Jardin (Le Vieux Fusil), Jean-Loup Dabadie (Un éléphant, ça trompe énormément)... Aucun n'avait de velléité de mise en scène. La politique des auteurs chère à la nouvelle vague a changé la donne. "Un réalisateur préférera toujours tourner un mauvais scénario écrit par lui qu'un bon écrit par un autre", déplore un producteur. D'où nombre de films français aux histoires assez faibles, pour ne pas dire inintéressantes. Le souci ne se situe pas uniquement autour du nombril de ces cinéastes. Le manque d'argent est aussi pour beaucoup dans la reconversion de scénaristes, comme Francis Veber (pour ne citer que lui). Le script en soi représente (en moyenne) 1% du budget total d'un long-métrage. Des cacahuètes... Le CNC, encore lui, promet d'aider à développer ce secteur. Mais comment ? Les subventions ne suffiront pas. Il faut revaloriser la profession, développer des structures (comme aux Etats Unis), où le scénariste sera formé non-stop durant plusieurs années et récompensé (et considéré) au même titre qu'un metteur en scène.
Ainsi que le fait remarquer un auteur chevronné : "Ce n'est pas l'argent qui fait le cinéma, mais le cinéma qui fait de l'argent". En gros, de bonnes histoires, mêmes atypiques, telles que Le Grand Bain ou Les Invisibles, attireront toujours du monde si elles sont bien racontées. Encore faut-il savoir le faire et payer la ou les personnes en conséquence. Le talent, ça se travaille. Et le travail (ça se) paie.

Les têtes d'affiche du Grand bain, l'un des succès de l'année 2018.
© / Mika Cotellon
Producteurs fragilisés
L'image du nabab avec le cigare et les pieds sur la table est devenue un mythe. Dans la majorité des cas, le producteur tire désormais la langue, étonné lui-même quand il arrive à percevoir son salaire une fois bouclé le budget de son film. La faute à des financements de plus en plus difficiles à trouver, à une baisse drastique des investissements de Canal +, mais également à l'application, depuis trois ans, d'une convention collective qui protège les techniciens - bonne nouvelle -, mais pénalise les indépendants qui n'ont plus le droit de négocier les contrats de gré à gré - mauvaise nouvelle. "Cela ne dérange pas les grosses structures de payer un tarif plancher plus élevé, auquel il faut ajouter des charges en conséquence, explique un producteur. Mais nous, les petits, on fait comment ? On étouffe !"
"On survit grâce au fonds de soutien généré par nos longs-métrages, ce n'est pas normal, s'énerve un autre. C'est nous qui générons et menons à bien un projet, sauf que nous sommes les derniers à récupérer un éventuel bénéfice. Les exploitants eux, sont les premiers sous la gouttière et gagnent, en plus du ticket, l'argent généré par la pub et les bandes-annonces diffusées avant notre film. Et, là-dessus, croyez bien qu'ils ne reversent rien !" Soumise au CNC, cette question récurrente sur les bénéfices engendrés dans la salle (et non pas au dehors, rayon confiserie) est restée lettre morte.
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En revanche, le même CNC a l'intention d'aider la production en ponctionnant les plateformes de streaming vidéo. D'abord, augmenter la taxe sur leur chiffre d'affaires de 2 à 5 ou 7%. Ensuite, envisager des obligations d'investissements (dans les oeuvres françaises, bien sûr) indexées sur leur chiffre d'affaires, au même titre qu'une chaîne payante. "Une fois l'équité établie, confie un cadre du CNC, il paraîtrait logique de repenser la chronologie des médias et d'autoriser l'investisseur, Netflix ou un autre, à diffuser le film en première fenêtre".
Une intention qui va dans le sens d'un rapport commandé par le Ministère de la culture et émis récemment par le producteur Dominique Boutonnat, préconisant l'accueil d'investisseurs privés. Grosse inquiétude chez les cinéastes internationaux présents à Cannes(Pedro Almodovar, Marco Bellocchio, Luc et Jean-Pierre Dardenne...) qui, à travers une tribune publiée dans Le Monde, expriment leur crainte d'une remise en cause d'un système dont une réforme mal agencée signifierait "la mort de [leur] cinéma". Les intentions du CNC et du Ministère débouchent également sur la perspective de nouveaux guichets, ce qui sonnerait le glas du monopole de Canal + et d'Orange Cinéma... Bref, une révolution. Mais qui n'est pas pour demain, vu que l'idée n'en est qu'à l'état embryonnaire...
Programmation surabondante
Le problème ne date pas d'hier, mais atteint son paroxysme. En moyenne, pas moins de 14 longs-métrages sortent chaque semaine. "A la rentrée, ça va être une boucherie, prévient une investisseuse. Entre septembre et octobre, notre groupe s'est engagé dans 12 productions !" Pardon, mais pourquoi engager de l'argent dans autant de films si on sait que beaucoup vont se faire "saigner" ? C'est comme à la roulette du casino : plus on mise, plus on a des chances de gagner. "On peut aussi estimer que c'est la roulette russe, rétorque une productrice : pour un succès, vous pouvez prendre neuf bides et couler votre boîte." Didier Duverger, directeur général de l'organisme de financement Natixis Coficiné, sort de sa réserve et pointe du doigt le nombre croissant de films français : "Il y en a deux fois plus qu'il y a quinze ans, contrairement aux entrées qui stagnent."
Du côté du CNC, on se défend en évoquant une probable expérimentation : après accord avec le réalisateur, diffuser des films destinés au grand écran directement en VOD, "afin d'accroître les productions françaises sur les plateformes et désengorger les salles". Un voeu pieux, mais difficile à exaucer dans la mesure où chaque metteur en scène rêve de voir son oeuvre sur une toile. Et tant pis si elle n'y reste qu'une semaine !
Parce qu'elle a peu de chances que ce soit plus. Le taux de rotation des affiches est si élevé qu'il donne le tournis. Un producteur indépendant nous explique pourquoi : "Pour inciter les exploitants à s'équiper en numérique, les distributeurs ont proposé de leur donner une prime pour chaque film pris (remis sous forme de fichier, au lieu de copie argentique). Et, comme par enchantement, les exploitants ont programmé 40% de longs-métrages en plus. " Evidemment, il n'y a pas de la place sur les écrans pour tout le monde. La plupart des films deviennent alors des denrées plus vite périssables que le pop-corn vendu avec.
