Quand, en 1999, Laetitia Casta a fait ses débuts au cinéma sous les traits de l'affriolante Falbala dans Astérix et Obélix contre César, de Claude Zidi, on a ricané dans les chaumières. Un accueil qu'on résumera comme suit : mignonne mais oubliable, accessoire, qu'elle se contente de faire le mannequin. Sois belle mais tais-toi, en somme. Douze ans plus tard, la plupart des persifleurs ont avalé leur chapeau. Des films comme Errance, de Damien Odoul, Visage, de Tsai Ming-liang, ou Gainsbourg (vie héroïque), de Joann Sfar, sont passés par là. Belle oui, mais très juste aussi est le nouvel état d'esprit que suscite "la Casta".

Et 2012 pourrait bien compléter le mouvement pour un adoubement général. L'"ex-top modèle", comme le veut encore la formule valise, figure au casting de quatre films dont trois au premier plan. The Island, pour commencer, du Bulgare Kamen Kalev. Cette histoire d'amour fusionnel qui se déroule entre Paris et une île au milieu de la mer Noire avait passablement dérouté au dernier Festival de Cannes, où elle était présentée dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs, mais sans dommage pour Casta, jugée convaincante. Suivra le très attendu Les Adorés, d'Hélène Fillières, qui adapte le roman Sévère, de Régis Jauffret, évocation de la liaison sado-maso fatale du banquier Edouard Stern (joué par la pile Poelvoorde) avec sa maîtresse Cécile Brossard. Egalement prometteur et de sortie en fin d'année, le remake de la comédie indépendante américaine Humpday, par Yvan Attal : un soir de beuverie post-retrouvailles, deux vieux copains décident de participer à un festival de porno amateur avec un court métrage où ils couchent ensemble... Laetitia Casta y donnera la réplique à Attal, François Cluzet, Charlotte Gainsbourg et Asia Argento. Entre-temps, une incursion hollywoodienne aura apporté à l'ensemble une touche de glam mondialiste : Arbitrage, de Nicholas Jarecki (Informers), avec Richard Gere et Susan Sarandon.

Une affaire, contre toute attente, rondement menée : il y a de ça, dans la trajectoire de Laetitia Casta. L'impression que la petite Normande née à Pont-Audemer en mai 1978, "enfant du milieu" d'un directeur commercial et d'une comptable, déjoue les pronostics et les a priori. Top international quoique au-dessous de la toise exigée (1,69 mètre) et au-dessus de la maigreur privilégiée. Désormais actrice de qualité, alors que censément simple portemanteau apte à deux-trois poses. Serait-elle donc bénie des dieux, la sirène solaire repérée à 15 ans à peine sur une plage de la Corse paternelle ?

Répondre oui serait s'en remettre au destin, à la chance. Possible. Après tout, l'intéressée elle-même ne disait pas autre chose quand elle déclarait, à 21 ans et alors qu'elle était devenue un quasi-phénomène de société hexagonal, objet de documentaire (Laetitia Casta, île de beauté) : "J'aurais pu galérer, être malheureuse. Qu'est-ce que j'ai fait ? Je n'ai rien fait pour être là." Casta n'a du reste jamais boudé la félicité d'avoir décroché sa place au soleil en plein boom Linda (Evangelista)-Naomi (Campbell)-Claudia (Schiffer), auxquelles elle rendait quelques dizaines de centimètres de jambes et une dentition anarchique.

Casta n'omet jamais de rappeler ce qu'elle doit à Jean Paul Gaultier et à Yves Saint Laurent, les premiers à l'avoir recrutée quand sa taille lui valait encore veto, quand sa stupéfiante photogénie n'avait encore suscité aucune couverture. Pas totalement atypique, pas aussi tranchante qu'une Kate Moss "arty brindille", c'est en girl next door radieuse, néo-belle des champs torride presque malgré elle, que la gamine a fait son chemin. Jusqu'à être élue "femme la plus sexy" par le magazine Rolling Stone, en 1998. Une anomalie érigée en fierté nationale avec incarnation de (buste de) Marianne à la clef, en 2001. Elle vivait alors à Londres, polémique s'ensuivit (cas d'évasion fiscale ?) sans pour autant entacher durablement son CV.

Précisément : à 33 ans, dont dix-huit d'active, Laetitia Casta peut se prévaloir d'une longévité professionnelle difficilement imputable au seul hasard. La chance, par essence, ne tient pas la distance. Surtout dans la mode, où les épiphénomènes ("it girls" en novlangue) se ramassent à la pelle, où ne perdurent in fine que les fortes têtes. Casta, on a fini par le comprendre et l'admettre, ça n'est pas que des courbes et une fraîcheur de teint qui saisissent systématiquement ses interlocuteurs au point qu'ils doivent en appeler le grand art à la rescousse - Botticelli, le plus souvent.

C'est aussi et peut-être surtout un tempérament, qui d'abord prit à revers : l'impétrante était réputée bouillir facilement, Casta fière à en malmener le journaliste. Avant qu'elle ne l'organise et ne le formule en ex-vilain petit canard décidé à ne plus y laisser des plumes - "Je suis comme je suis" - doublé d'une ancienne mauvaise élève désormais avide d'apprendre et d'entreprendre, quitte à s'attaquer à des monuments comme Ondine, de Giraudoux.

Une bravoure se fit jour, une niaque de petit soldat plein de panache - "Je suis faite pour ce métier" - plutôt que de lascivité. Et l'hypothèse de tracer son chemin dans les esprits : Casta, qui porte si bien la robe, qui est si appétissante, qui a le corps rond et vif, pourrait se révéler un grand cru quand bien même poussé au coeur d'une vigne folle, de cépage non homologué par les mandarins. Sachant que, parallèlement à ces ambitions artistiques crânement assumées, la petite taurillonne fondait très tôt famille, à 23 ans : sa fille Sahteene a pour père le photographe Stéphane Sednaoui. Orlando et Athena viendraient plus tard, fruits de ses amours avec l'acteur italien Stefano Accorsi. Une sphère privée qu'elle protège admirablement - ou serait-ce qu'il y a si peu à signaler que les paparazzis en jettent spontanément l'éponge ?

Laetitia Casta a incarné Brigitte Bardot dans Gainsbourg (vie héroïque). Elle l'a consultée, en vue du rôle. Bardot lui a notamment conseillé d'en profiter, surtout des hommes : "Attends d'avoir 50 ans pour apprendre à devenir une bonne actrice. La beauté, c'est un cadeau. Un jour, ça fane, il faut passer à autre chose." Mais Casta pourrait bien être déjà passée à autre chose.