Noipes et piseno sont des anagrammes d'espion qui ne veulent rien dire. En est-on si sûr ? N'ont-ils pas un sens caché, tu pour des raisons qui le sont également ? Robert Redford, dans Les Trois Jours du Condor, se fait allumer pour avoir vu des mots là où il ne fallait pas -ou l'inverse. Le monde de l'espionnage se planque derrière des lettres et des chiffres et les seules images qu'on en connaît viennent du cinéma. Elles tentent de décrypter ou de dénoncer un milieu sans y parvenir vraiment. D'ailleurs, le film qui mettrait définitivement les points sur les 'i' serait suspecté de rouler pour l'ennemi ou de montrer la main droite pour mieux cacher la gauche dans un subtil numéro de magie -qui est l'anagramme d'image.
John le Carré sait tout cela. Ses romans ne révèlent (presque) jamais rien mais s'attachent plutôt aux espions eux-mêmes, pièces d'un jeu qu'ils feignent de maîtriser pour échapper à la névrose paranoïaque -d'ailleurs, dans espions il y a pions et dans paranoïaque aussi. En adaptant La Taupe -Smiley enquête sur un traître infiltré au sein du MI 5, les services secrets britanniques-, Tomas Alfredson est resté fidèle à cette façon de voir les choses -ou de ne pas les voir.
Son film, peut-être le meilleur jamais réalisé dans le genre avec L'Affaire Cicéron, de Joseph L. Mankiewicz, joue l'opacité, les chuchotements et les tremblements des corps. C'est un drame humain filmé avec une douceur extrême et une élégance feutrée mais qui ne cache rien de la terrible violence de ce monde où la trahison est un cliché et la fidélité, une extravagance. La Taupe est une oeuvre audacieuse en ce qu'elle filme les creux davantage que les pleins. C'est un film qui donne le vertige et qui émeut parce que, finalement, il regarde les hommes tomber. Tous les hommes. Toutes les femmes. Les puissants et les faibles. Ceux qui luttent et ceux qui abandonnent. Ceux qui meurent debout, ceux qui vivent couchés. Aimer, trahir, jouer, mentir... Tout le monde a ses raisons. C'est bien là le problème. Mais si c'est pour réaliser un chef-d'oeuvre, je ne suis pas contre.