Le diagnostic de M. Claude Miller est sans appel: la télévision "embourgeoise" l'inspiration des cinéastes et privilégie les oeuvres formatées au détriment des oeuvres d'art novatrices.

Deux preuves sont invoquées à l'appui de cette déclaration, thème récurrent des discussions du Café du commerce des cinéastes et cinéphiles purs et durs.

1) Si nous avions été américains les responsables du cinéma pour les chaînes de télévision françaises que nous sommes n'auraient jamais été capables de financer trois films que Claude Miller considère comme des chefs d'oeuvre de cinéma atypique pour cinéphiles exigeants: There Will Be Blood, Sweeney Todd, No country for Old Men. Ah bon !

2) Si nous avions été décideurs dans les années 60-70 nous aurions "viré  à coup de pieds dans le derrière" les Bunùel, Blier, Truffaut, Chabrol que nous aurions jugés "pas politiquement corrects, pas consensuels", critères qui, parait-il, guident tous nos choix.

Difficiles pour nous d'imaginer ce que nous aurions décidé si nous avions été dans la peau de  décideurs américains ou de décideurs des années 60-70! Et si nous avions été Joseph Staline, aurions-nous aussi refusé de financer Le Cuirassé Potemkine? Que répondre à ce genre de critique?

Plutôt que ces hypothèses hautement problématiques nous aurions aimé que Claude Miller nous dise quels films novateurs et importants nous avons refusé de financer au cours des années récentes. Certainement pas ses films à lui, que nous avons tous co-produits (pour leur qualité - et certainement pas en raison de la prétendue "force de frappe d'UGC" dont l'évocation, assez comique dans ce contexte, surprendra autant les dirigeants d'UGC que ceux de France Télévisions), ni les films de Jacques Audiard que nous nous arrachons tous. Pour ne pas nous limiter aux amis de Claude Miller du Club des 13 mentionnons aussi Indigènes de Rachid Bouchareb, La graine et le mulet de Abdellatif Kechiche ou Persépolis de Marjane Satrapi, tous films qui ne sont pas, à nos yeux, des symboles évidents de l'embourgeoisement du cinéma français !

Nous ne prétendons pas avoir la compétence de Claude Miller qui, apparemment, sait quels films l'histoire retiendra mais, pour le présent, les indices sont clairs, nombreux et convergents.

Bon an, mal an il est rare que les films co-produits par France Télévisions ne représentent pas la majorité des films français choisis en compétition à Cannes et ne remportent pas la majorité des César choisis par les professionnels du cinéma. Sont-ils eux aussi complètement embourgeoisés?

Cette année nous avons eu tout à la fois la Palme d'Or avec  Entre les Murs de Laurent Cantet et le César du Meilleur Film avec La graine et le mulet de Abdellatif Kechiche.

On comprend alors pourquoi Claude Miller n'invoque aucun exemple précis de choix manifestant notre aveuglement " d'experts comptables plus soucieux de l'avenir de leur entreprise que de celui du cinéma": il n'a tout simplement rien de concret à nous reprocher. Il a d'ailleurs été pendant plusieurs années membres du conseil d'administration de France 3 Cinéma et personne ne se souvient de l'avoir jamais entendu émettre la moindre réserve sur la ligne éditoriale suivie par cette filiale.

Nous attendions mieux de la part d'un réalisateur de la pointure de Claude Miller, nous qui essayons de concilier à longueur d'année l'aide aux grands seniors (comme Claude Miller) afin qu'ils puissent poursuivre leur oeuvre et l'aide aux jeunes talents qui peuvent contribuer au renouvellement du cinéma français. Nous avons besoin d'autres pistes de réflexion sur la création et la production que  ces généralités usées.

Par cette interview Claude Miller a montré que l'on pouvait être un grand réalisateur et un piètre théoricien du cinéma. Qu'il continue donc à nous faire des films et nous les examinerons avec intérêt à France Télévisions car nous ne sommes pas rancuniers. Claude Miller le sait d'ailleurs très bien puisque sa fausse véhémence est soigneusement calculée: il n'hésite pas à lancer des anathèmes méprisants  contre les "apparatchiks" du service public alors qu'il se montre beaucoup plus prudent - et bienveillant vis à vis de groupes comme UGC ou Orange - dont il loue le libre-arbitre !

Il y a des mains que l'on peut mordre et d'autres qu'il vaut mieux lécher. 

Pierre Héros, directeur général de France 2 Cinéma

Daniel Goudineau, directeur général de France 3 Cinéma