Jamais deux sans trois. D'abord, Little Odessa (1994), retrouvailles d'un tueur à gages, banni par son père, avec son petit frère. Ensuite, The Yards (2000), retour à la maison d'un repris de justice, neveu d'un délinquant en col blanc. Enfin, aujourd'hui, La nuit nous appartient, portrait d'un patron de discothèque déchiré entre des propriétaires mafieux et un frère policier. Trois longs-métrages signés, ou plutôt griffés, James Gray. La valeur d'un auteur n'attend pas le nombre des films et Gray, 38 ans, s'impose comme un metteur en scène important, d'ores et déjà identifiable à des thématiques personnelles.

L'âme slave

Comme son titre l'indique, Little Odessa se déroule dans le quartier russe de New York. Et la mafia russe est fort présente dans La nuit nous appartient. Ces réminiscences slaves ne sont pas le fruit du hasard; elles viennent d'arrière-grands-parents assassinés par les Cosaques. «Ils tenaient une épicerie à Kiev. Après le meurtre, l'un des gars a posé la lame de son sabre sur le cou de mon grand-père, ce qui les a bien fait rigoler, lui et ses complices. Par la suite, mon grand-père se réveillait au moins une fois par semaine transi de peur.» Cet épisode tragique se transmettra de génération en génération. Et de film en film.

Les liens du sang

La famille est la colonne vertébrale des scénarios écrits par Gray. Des relations exacerbées, où les sentiments fraternels ou filiaux sont mis à mal par une incompréhension mutuelle. «Mes grands-parents, arrivés aux Etats-Unis en 1925, n'ont jamais parlé anglais. Il était très difficile de communiquer avec eux. Mon grand-père est même resté muet pendant six mois d'affilée. Un mutisme total et inexpliqué. Il rentrait du travail, mangeait et allait se coucher. C'était un homme étrange. Les rares fois où il parlait, le peu de mots russes que je comprenais évoquaient son pays d'origine, qui lui manquait.»

Les méchants garçons

Les héros de James Gray ont tous des problèmes avec la loi. Mais leur noirceur est tempérée par un irrépressible besoin de repentir. «Dans Le Parrain II, mon film préféré, je suis moins intéressé par la Mafia que par le désarroi des personnages joués par Robert De Niro et Al Pacino.» A défaut d'avoir pu travailler avec ces monstres sacrés, Gray s'est payé James Caan dans The Yards et Robert Duvall dans La nuit nous appartient, tous deux au générique de la saga du Parrain. Son double à lui est évidemment plus jeune: il s'agit de Joaquin Phoenix, à l'affiche des deux derniers longs-métrages et du prochain, Two Lovers. «A travers lui, je peux exprimer mes sentiments, mes doutes. Sans qu'il ne dise rien, on sent chez Joaquin une authentique crise existentielle, fondée sur un perpétuel conflit intérieur.» Assez loin, il faut bien le dire, du prochain film, annoncé comme une comédie romantique. «Les gens sont arrivés à cette déduction parce qu'il s'agit d'un homme promis à une femme par ses parents, mais qui en aime une autre, sa voisine d'en face. En réalité, c'est inspiré d'une nouvelle de Dostoïevski et cela se termine très mal.» Jamais trois sans quatre, donc.

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