C'est dans sa propriété à la façade de béton brut, perchée dans les collines de Hollywood et qui semble sortie de son dernier film, Mulholland Drive, que David Lynch, président du jury du 55e Festival de Cannes, nous reçoit. L'auteur de la série culte Twin Peaks et de films inclassables comme Blue Velvet, Sailor et Lula ou Lost Highway s'installe dans son atelier de peinture, partiellement aménagé en terrasse: «A moitié dehors, à moitié dedans, explique-t-il. C'est une chose propre à la Californie, on peut travailler dehors. C'est très beau.» Beau est un adjectif que le réalisateur aime bien: tout pour lui semble être une quête de la beauté, que ce soit dans son travail, dans ce qu'il aime, dans ce en quoi il croit. Et c'est alors un surprenant David Lynch qui apparaît, romantique et rêveur.
Votre premier amour a été la peinture plus que le cinéma?
Enfant, j'allais régulièrement au cinéma; je me souviens de cette salle, à Boise, dans l'Idaho, près de chez nous... Mais ce n'était pas vital pour moi. La période elle-même (les années 1950) m'a plus marqué que ses films. A l'époque, je peignais et dessinais sans réfléchir. Et puis, un jour, nous habitions alors à Alexandria, en Virginie, j'ai rencontré ce garçon qui m'a parlé de son père, un peintre. Quand j'ai compris qu'il ne voulait pas dire peintre en bâtiment mais peintre de tableaux, tout est devenu très clair. C'est à ce moment-là que j'ai décidé de peindre. Le cinéma, je l'ai découvert à l'Académie des beaux-arts de Pennsylvanie, un jour où, travaillant sur le tableau d'un jardin la nuit, j'ai peint le vent. Je me suis dit: c'est beau, et j'ai voulu voir le mouvement. Cela m'a mené à mon premier film: une peinture en mouvement (un film était projeté sur un tableau). Je pensais que ça n'irait pas plus loin. Mais les portes n'ont cessé de s'ouvrir. La peinture ne se retrouve pas vraiment dans mes films. Elle est une chose abstraite, un code pour communiquer et aussi une émotion changeante. Cette émotion joue parfois un rôle dans mon cinéma, mais il y en a aussi beaucoup d'autres qui entrent en compte dans la composition d'un film...
Comment avez-vous vécu les années 1970 et notamment le cinéma?
Les années 70 sont, à mon avis, une décennie pitoyable dans pas mal de domaines. J'étais plongé dans Eraserhead, qui avançait très lentement car nous manquions d'argent. Un jour, j'ai entendu dire que Terrence Malick et Martin Scorsese venaient de connaître la célébrité lors d'un festival de films à New York et j'ai eu le sentiment que le monde avançait sans moi, que je n'arriverai jamais à terminer mon film. C'était très frustrant. Mais le secret, c'est qu'on doit faire ce qu'on doit faire, le monde n'avance pas sans vous, c'est juste une impression. Si vous travaillez vraiment et si vous aimez ce que vous faites, peu importe ce qui se passe ailleurs.
Avez-vous été influencé par certains films ou metteurs en scène?
Je préfère parler de rencontres plutôt que d'influences. Fellini: un des plus grands, un choc. J'ai eu l'honneur de le voir deux fois. Bergman aussi. Certains aspects des films de Hitchcock - notamment dans Vertigo et Fenêtre sur cour, où il y a cette abstraction qui traverse le récit. Et puis Sunset Boulevard, de Billy Wilder. Parfois ce sont des mondes que je n'ai pas envie de quitter. Est-ce que ce sont des influences? Je ne sais pas, car des lieux comme Philadelphie m'ont certainement beaucoup plus influencé. Des choses qu'on découvre au bord de la route ou des sentiments qui flottent dans l'air peuvent être aussi magiques que Huit et demi. Mais c'est tellement beau de voir des oeuvres qui vous inspirent. Les films sont l'expression concrète d'impressions, d'idées assemblées par un cinéaste. Je n'y cherche pas mes idées, mais plutôt l'inspiration. Les idées doivent venir d'ailleurs. Je voue toujours un amour infaillible aux artistes qui m'ont inspiré en dehors du cinéma - Kokoschka, Hopper, Pollock, Bacon, Kafka, par exemple.
Comment voyez-vous Hollywood? Vous y sentez-vous isolé?
Entre tous les réalisateurs, il existe un sentiment de fraternité qui vient de l'expérience commune que nous partageons. Réaliser des films est un travail de longue haleine. Difficile de définir ce qu'est Hollywood, car ça évolue perpétuellement. De manière générale, c'est très éloigné de ce qui m'intéresse, car il y est avant tout question d'argent. C'est un business qui me laisse de glace. C'est aussi un monde qui devient de plus en plus concentré, ce qui ne me paraît pas bon. De moins en moins de voix s'expriment. La pression mise sur les réalisateurs est tellement énorme que pour certains le mot «compromis», qui ne devrait jamais être utilisé, devient le seul moteur.
Etes-vous fasciné par le Hollywood d'autrefois?
Oui. Au début, le cinéma, c'était comme Internet aujourd'hui: on ne savait pas très bien ce que c'était, tout le monde arrivait pour chercher, essayer. C'était excitant. Les gens sont venus à Los Angeles à cause de la lumière, et ils ont choisi un endroit merveilleux parce qu'il s'y dégage une émotion. De ça est né l'âge d'or du cinéma. Puis les gens ont de plus en plus pensé à l'argent et, quand l'argent devient un but, expérimenter devient secondaire. Hollywood s'est putréfié. Les grosses compagnies rachètent les petites, ce qui laisse finalement peu de choix pour monter un film. Et puis, a-t-on la liberté de faire ce qu'on veut?
La musique est également quelque chose de très important pour vous.
Oui, autant que l'acteur. Lorsque le rideau se lève, les yeux, l'esprit, les oreilles sont ouverts, et tous les sons qui vous parviennent sont mariés à l'image, chaque chose doit épouser l'autre, c'est très délicat, car le résultat final est plus grand que la simple somme de toutes ces choses. C'est magique. En ce sens, la musique est essentielle, elle peut apporter énormément, mais aussi détruire si elle ne tombe pas juste. Trouver la parfaite adéquation est pour moi une expérience passionnante. Cela se fait par intuition, il n'y a pas de règles. J'écoute peu de musique quand je ne tourne pas. J'en fais, je joue de la guitare dans un groupe de hard rock. L'autre jour, par exemple, j'ai eu une expérience incroyable, qui m'a fait pleurer comme un bébé: j'ai vu une vidéo du festival de musique Monterey Pop, en 1967. Où jouaient Jimi Hendrix, Janis Joplin, Otis Redding. C'est phénoménal. Et, qui sait, cela pourra réapparaître dans un projet... Prenez Rebecca Del Rio, je ne la connaissais pas; cinq minutes après l'avoir entendue chanter, je l'ai mise dans Mulholland Drive et elle a inspiré toute une partie du film. On ne sait jamais à l'avance ce qui va intervenir dans le processus créatif. Il faut être à l'écoute, car il y a beaucoup de hasards heureux dans la vie.
Vous vous êtes exprimé dans un journal français [Le Monde] sur les remous de Canal +.
Ma position n'est pas motivée par l'argent, mais par l'art, et ce sont deux points de vue différents. Pierre Lescure est, selon moi, une personne importante qui a cherché à perpétuer quelque chose de très français et qui devrait être préservé: l'amour du cinéma et, plus que cela, des arts en général. Tout ce qui vient abîmer ça est néfaste. Quand l'argent parle trop fort, il faut être sur ses gardes. Mais les changements sont déjà là. Je me souviens par exemple qu'il y avait, avant, beaucoup plus de cinéphiles en Europe qu'aujourd'hui. Ils connaissaient tout sur le cinéma d'antan. Cela est en train de disparaître.
Que pensez-vous de la nouvelle génération de réalisateurs?
Je ne la connais pas. Je passe mes journées à essayer de capturer des idées, à les étudier aussi profondément que je le peux: tout ce qui me sort de cet état me dérange. Alors je suis délibérément ignorant de ce qui se passe. Je vois peu de films nouveaux. Je vais en voir beaucoup, à Cannes, ça va être un rude boulot. Peut-être satisfaisant, on verra. J'aime pourtant aller au cinéma, ça reste une expérience unique. Lorsque les lumières s'éteignent, que le rideau se lève, c'est tellement beau, on entre dans un autre monde. Beaucoup de films ont cette qualité de rêve qu'on leur prête. Je crois à mes propres réalisations, que tout grand film est, en soi, un rêve. Un rêve vous emporte la nuit dans une autre dimension. Le sens de l'espace, une atmosphère, un détail, un personnage, une action lente ou rapide... Mais c'est aussi un rêve très fragile qui peut facilement se briser. Le public est souvent bruyant, on voit maintenant les films en DVD, en vidéo, dans des salles mal équipées, avec des gens peu attentifs: l'expérience n'est pas la même. Cela fait mal au coeur quand le rêve est déchiré.