Personne ne l'a vu ouvrir la porte du restaurant. Ni même pénétrer dans la salle. Mais, l'instant d'après, il se tient là, souriant, les mains dans les poches, prêt pour la rencontre exceptionnelle qu'il a accordée à L'Express à l'occasion de la sortie de son dernier film, Créance de sang. Fidèle à ceux qu'il incarne à l'écran ou qu'il met en scène, Clint Eastwood semble être arrivé de nulle part, en silence. Comme le Prêcheur, héros de Pale Rider, l'un de ses plus beaux westerns.
Pas un mot n'a encore été prononcé et, déjà, l'homme se confond avec ses personnages. C'est cette image qu'il faut sans doute garder, celle d'un artiste à la carrière extraordinairement cohérente, qui porte aussi bien le costume étriqué de «Dirty» Harry Callahan que l'appareil photo de Robert Kincaid dans Sur la route de Madison. Comprendre ses rôles, c'est comprendre l'homme. Décrypter ses paroles à l'aune de sa carrière, c'est lever un coin de Stetson sur l'un des réalisateurs les plus fascinants du 7e art. Cinquante ans de cinéma à lui tout seul, qui mange, sans se presser, un hamburger entre deux réponses.
Tranquille et réservé, la voix reconnaissable entre mille qui s'étire dans un souffle éraillé, Clint Eastwood pratique l'interview en demi-teinte et en ellipse. Un sorte d'underconversation à l'image de ces comédiens, dont il fait partie, adeptes de l'understatement. Interprétation à l'économie, dialogue minimal, sentiments qui se lisent sur un haussement de sourcil, ou deux si c'est vraiment grave. Eastwood se livre peu, joue plus volontiers de l'anecdote que de l'analyse et verse dans un pragmatisme qui laisse parfois sans voix. «Les raisons pour lesquelles je réalise des films, dit-il, sont les mêmes qui animent le type au pied de l'Everest et à qui on demande pourquoi il va s'y attaquer. Il répond: "Parce qu'il est là." A un moment donné, il y a des histoires que j'ai envie de raconter.» Bien, merci. Il va donc falloir franchir la montagne Eastwood, débroussailler les chemins qu'il prend pour avancer à couvert et ne pas s'en tenir à la simple évidence des réponses. Qu'on ne s'inquiète pas, le voyage se fera sans heurts. Et les escales seront nombreuses.
Créance de sang - on y reviendra plus tard - a été présenté au dernier Festival de Venise. Sans soulever un enthousiasme délirant, le film a été bien reçu. Notamment par L'Unita, quotidien du Parti communiste italien, qui qualifie Eastwood de «compagnon de route». Il y a trente ans, à l'époque où Harry Callahan dégainait son Magnum 44 comme il sucre son café, ce même journal - et beaucoup d'autres - le traitait purement et simplement de fasciste, oubliant un peu facilement que L'Inspecteur Harry préfigurait, au même titre que le très justement respecté Taxi Driver, de Martin Scorsese, une longue lignée d'?uvres sur la paranoïa urbaine qui allaient hanter le cinéma américain. «A l'époque, on me disait de droite; aujourd'hui, me voilà de gauche, souligne-t-il, amusé. Je suis peut-être au milieu. Dans les années 1970, il fallait absolument que la société vous situe quelque part. Pour ou contre. Harry est tombé là-dedans. Il était impossible d'être plus complexe que ces catégories toutes faites.»
Eastwood a longtemps pâti de ce malentendu, de ces simplifications à outrance, qui volent pourtant très facilement en éclats dès lors que l'on regarde ses films autrement qu'avec des ?illères. L'année de L'Inspecteur Harry - 1971 - sortait également Les Proies, du même réalisateur, Don Siegel, où le comédien, prisonnier d'un pensionnat de jeunes filles pendant la guerre de Sécession, hachait menu son image de séducteur, de macho et de gros bras. Ces deux longs-métrages sont indissociables et symboliquement liés à une carrière qui ne cesse d'avancer, éclairant toutes les facettes d'un homme qui va toujours au bout de ses envies et de ses obsessions pour récupérer ce morceau de rêve américain auquel il n'a pas eu droit pendant son enfance et vers lequel vont tendre ses personnages. «J'aimerais bien pouvoir vous dire que j'ai tout planifié et que je savais exactement où j'allais au début de ma carrière, mais ce n'est pas vrai. Je voulais aller quelque part mais sans savoir où. Je suis quelqu'un qui vit l'instant présent. Je sais juste que dans chaque projet j'ai le profond désir de m'investir tout entier.» Comme Frank Morris, qui ne vit que pour s'évader d'Alcatraz; comme Red Stovall, chanteur tuberculeux de Honkytonk Man, qui meurt au pied de son micro après avoir enfin décroché une audition à Memphis; comme John Wilson dans Chasseur blanc, c?ur noir, réalisateur qui délaisse son film pour assouvir son fantasme de tuer un éléphant; comme l'astronaute Frank Corvin de Space Cowboys, qui fait tout pour emmener ses vieux copains avec lui dans l'espace en souvenir d'une promesse vieille de quarante ans; comme Terry McCaleb, héros de Créance de sang, qui sort d'une retraite paisible après une greffe du c?ur pour rechercher l'assassin de celle qui lui a permis de continuer à vivre; comme? tant d'autres.
Où court donc Clint Eastwood? Où va ce petit garçon né le 31 mai 1930 à San Francisco, Californie, d'une mère au foyer et d'un père comptable? D'est en ouest, du nord au sud, porté par une crise économique qui raréfie le travail et qui oblige la famille Eastwood à sans cesse bouger. Il avoue aujourd'hui qu'il a souvent rêvé d'une vie paisible et stable, chaudement à l'abri d'une petite ville anonyme de l'Ouest américain. Qu'y serait-il devenu? Point d'interrogation. Mais sans doute un homme loin des projecteurs - c'eût été dommage, si l'on peut se permettre.
Au lieu de cela, son enfance fut mouvementée et baladeuse. Musicale aussi. Il découvre le jazz. Fats Waller grâce à sa mère, Lester Young et Charlie Parker en concert. Son adolescence à Seattle se passe plus tranquillement. Heureuse, même si la famille ne roule pas sur l'or. Ses premiers pas universitaires s'accompagnent de boulots intermittents: bûcheron, pompier, ouvrier, constructeur de piscines? Viennent ensuite l'armée, la rencontre avec de jeunes apprentis comédiens qui couraient les castings et qui le poussent à montrer sa belle gueule aux producteurs, les premiers petits rôles. Un pied dans le milieu, puis deux bottes, le chapeau de Rowdy Yates, héros de la série télé à succès Rawhide, le cigarillo de l'homme sans nom chez Sergio Leone, c'est parti pour un demi-siècle de cinéma. Où l'errance n'est jamais loin (L'Homme des hautes plaines, Pale Rider), où la famille a son mot à dire (Josey Wales, hors-la-loi, Un monde parfait, Sur la route de Madison), où le thème de la transmission creuse nombre de ses histoires (Bronco Billy, Honkytonk Man, La Relève, Impitoyable).
Qu'est-ce qui fait courir Clint Eastwood? Peut-être ce mot de son père qui lui disait «d'être obstiné, de toujours avancer, sinon c'est la chute». Sans doute la fidélité à un cinéma et à des hommes, lui qui avoue qu'il ne cherchera pas la bagarre si on le traite d'old-fashioned guy - un gars vieux style. Brusquement, entre deux cassettes, au milieu de l'interview, il a souhaité prendre l'air. Il a déployé son mètre quatre-vingt-dix. S'en est allé par une porte dérobée en lançant d'un clin d'?il amusé: «I'll be back», phrase rendue célèbre par MacArthur et Arnold le Terminator. C'est très curieux, mais Clint Eastwood ne marche pas. A la manière de Henry Fonda, l'un des grands anciens, justement, il glisse sur le sol. Droit comme un canon de Winchester, la tête plantée dans le ciel, le regard accroché à l'horizon, il avance, mais son corps reste immobile. On comprend mieux le silence de ses arrivées.
La brume matinale s'est enfin levée sur Carmel, petite ville côtière à deux heures de route au sud de San Francisco. Clint Eastwood en fut le maire de 1986 à 1988 et il est toujours possible de trouver un badge à son effigie dans un magasin de babioles du centre-ville, perdu au milieu d'une centaine de dés à coudre de toutes formes, spécialité du lieu - difficile, quand même, de cerner le rapport entre l'un et l'autre. Surnommée «la ville des juste mariés et des presque morts», Carmel voit passer de nombreux touristes attirés par cette grande rue qui descend directement dans le sable et par ces maisons aux styles improbables dont le prix de vente atteint tranquillement les 10 millions de dollars. Clint Eastwood habite à Pebble Beach, derrière la route 17 qui borde Carmel au nord-ouest, dans un ensemble résidentiel clos avec bureau de poste et golf dont il est, d'ailleurs, l'un des propriétaires. C'est au grand air, entre drive et putt, qu'il dit trouver bien souvent la couleur de ses films. Il vit là - dans une maison, pas sur le golf - avec son épouse, Tina Ruiz, et sa fille, Morgan, bientôt 6 ans, benjamine d'une lignée de sept enfants qu'il a eus avec plusieurs femmes. Il a aidé à la restauration de la mission de Carmel, dont l'architecture rappelle que les Mexicains ont bien connu les lieux, a donné de sa personne pour faire parler du Festival de jazz de Monterey, la ville voisine, va souvent manger ou boire un verre au Hog's Breath (l'haleine de verrat), restaurant qui lui appartient et où l'on peut déguster le Dirty Harry Special, composé d'un bon gros hamburger dont on aurait pu s'attendre à ce qu'il fût plus corsé, si l'on peut se permettre.
Entre-temps, il est revenu. On en était aux anciens, à la fidélité, à la transmission. Kurosawa, De Sica, Truffaut, Hitchcock, Mann, Hawks, Ford comptent parmi les réalisateurs avec qui il a grandi. «Il est difficile de savoir jusqu'à quel point ils m'ont influencé, reprend-il. Peut-être dans leur façon de s'intéresser vraiment aux personnages et de raconter des histoires.» Sûrement. Kurosawa et sa vision shakespearienne de l'humanité, De Sica et son réalisme, Truffaut et ses histoires de passion, Hitchcock et son amour du film de genre, Anthony Mann et ses personnages sombres, l'humour de Hawks, Ford pour sa droiture républicaine. Ce dernier est celui dont il se sent le plus proche. Et Créance de sang, avec son rythme tout en pleins et en déliés, s'y réfère. «John Ford est un cinéaste qui n'avait pas peur de prendre son temps, de filmer des plans dans la durée, reprend Eastwood. Aujourd'hui, les jeunes réalisateurs sont incapables de ça. Il faut qu'il y ait des images partout et tout le temps. Pour éblouir et briller. Je deviens peut-être naïf, trop optimiste ou idéaliste, mais je crois qu'il y a toujours, quelque part, des gens qui aiment qu'on leur raconte des histoires comme je le fais.» A (poor) lonesome cowboy.
Eastwood est un individualiste forcené qui vit à l'abri des regards - pendant l'entretien, il a fait demander d'éloigner les curieux collés aux fenêtres, attirés par sa présence - mais s'entoure de la même famille de techniciens depuis des siècles. Vingt-six ans de collaboration avec sa coproductrice, Judie G. Hoyt, vingt-cinq avec son compositeur, Lennie Niehaus, vingt-trois avec son monteur, J?l Cox. Une chose rare dans le métier. «C'est surtout très pragmatique, puisque cela permet d'aller vite sur un tournage. Mais, c'est vrai, j'aime aussi travailler avec des gens que je peux retrouver pour dîner ou boire un verre.» C'est aussi un libéral modéré qui n'a jamais caché être proche des républicains, mais a réalisé, avec Jugé coupable, un film ouvertement contre la peine de mort. Sur la situation politique du moment, il commente simplement: «Tout le monde est inquiet. Le pays est dans un esprit de revanche depuis les attentats du 11 septembre, mais il faut être prudent. J'espère que celui qui doit décider fera le bon choix. Il faut juste faire attention à ne pas avoir la gâchette facile.» On notera la métaphore, comme pour indiquer les liens toujours forts entre l'homme et ses ?uvres. C'est, enfin, un acteur flirtant avec la noirceur de l'esprit d'un assassin dans La Corde raide - il y joue un inspecteur schizo qui se demande s'il n'est pas coupable de viols et de meurtres - et tout entier en empathie avec une victime dont il porte le c?ur dans Créance de sang. Comme deux films qui, une nouvelle fois, se renvoient la balle.
Faites une expérience: dites à votre entourage que vous allez voir Clint Eastwood, chez lui, à Carmel. Vous êtes sûr de payer un très gros excédent de bagages, vu le nombre impressionnant de personnes qui veulent s'y glisser. La France l'adore, il nous le rend bien. «J'aime, chez vous, cette façon de prendre le temps de regarder les choses et d'en parler, dit-il presque en remerciant. Les Américains vont trop vite.» Mais qu'est-ce qui fascine tant, chez cet auteur devenu une icône? Lui parle de chance, de destin, d'évidence - «J'ai réussi à réaliser les films dont j'avais envie.» Et se méfie des emballements: «Aimer, haïr, tout cela est trop extrémiste ou trop simple. La vérité est au milieu, plus complexe.»
Au risque de se répéter, mais là semble vraiment être la clef du personnage, la carrière d'Eastwood, tel un miroir à sa vie, creuse son sillon sans jamais craindre le faux pas. Personne ne le guide. Il apparaît, juché sur ses désirs et ses obsessions, comme un artiste qui avance avec, derrière lui, ceux qui veulent bien le suivre - voyez Josey Wales, l'un de ses rôles préférés, parfaitement raccord avec l'homme. Il joue le solitaire en quête de rêve, il est l'enfant baladé à la recherche d'une famille. L'homme qui filme ses pulsions et la complexité humaine, loin d'un noir et blanc manichéen. Il n'est pas chaleureux avec l'étranger mais disponible et ouvert. A force d'être préservée, son image se fige peu à peu en statue du Commandeur. Il peut être l'incarnation d'un rêve et d'un cauchemar. Amoureux ou vengeur. Désirable ou effrayant. Au cinéma, pays de l'inconscient, cela revient au même. Voilà, sans doute, ce qui est fascinant chez cet artiste déjà parti ailleurs, silencieux.