Comment dit-on «cucul la praline» en japonais? La fable L'Anguille, contée par Shohei Imamura, qui obtint la palme d'or au dernier festival de Cannes, tire vers le cucul la praline. Un méfait de la cuisine sucré-salé et une prime «à l'émotion», de mise sur la Croisette dès qu'un comédien ou une comédienne préside le jury. Imamura n'avait plus tourné depuis Pluie noire (1989). Le sujet en était grave: le Japon d'après les bombes. Que l'auteur de la déjà palmée Ballade de Narayama (1983), reprenant enfin la caméra, ait voulu jouer les fabulistes est louable. Qu'à 70 ans il entreprenne une oeuvre de jeune homme - L'Anguille est un film jeune d'esprit - est réjouissant. Qu'il ait choisi l'adaptation d'un roman nécessitant peu de personnages, peu de décors et lui donnant ainsi plus de liberté, il a bien raison. Mais. Certes, tout Shohei Imamura est là: son sens de la violence - c'est un art, martial, au Japon - son érotisme gonflé - ici, une étreinte au vibromasseur d'une pudeur échevelée - et son réalisme qui n'hésite jamais devant le grotesque. De plus, par souci d'éviter le folklore japonisant des produits d'exportation vers l'Occident, Imamura situe l'action dans un banal no man's land, un lieu de broussailles avec un canal, trois maisons, nommé Sawara («Sahara», appuiera un comparse). L'endroit écarté est propice à ces petits riens qu'Ozu - dont Imamura fut jadis l'assistant - déploie avec lenteur et qui nous poignent le coeur. Ici, les petits riens se diluent dans le sirop du Rien. Pourtant. Un grand flandrin d'employé au regard d'enfant quitte le bureau et lit dans le métro une lettre qui dénonce les frasques de sa femme lorsqu'il part nuitamment pêcher la daurade noire. Trouvaille délicate et troublante: cette lettre est susurrée en off par une voix féminine. Qui? On l'ignore, et c'est un charme.
Le malheureux part donc armé de sa canne à pêche, rentre plus tôt et surprend l'épouse, ravissante, avec son amant: jamais, on le voit dans ses yeux de voyeur, sa femme n'a pris un tel plaisir avec lui; il saisit un couteau. La cuisine japonaise aime le tranché fin, l'émincé, le joliment découpé et les couteaux sont donc affûtés. Le mari larde le corps délicieux sans un mot. Le rouge éclabousse l'écran, l'objectif de la caméra devenu tout à coup subjectif. Puis, le K-Way inondé de sang, il descend la colline en sifflotant et se dénonce au commissariat. Il y est reçu avec beaucoup de courtoisie. Le générique se termine. Le film aussi.
Un happy end fleur bleue Huit ans après, le héros sort de prison en conditionnelle, avec pour «probateur» un moine bouddhiste en complet veston et à petit bedon qui ne craint pas de pirater ses prières par des conversations particulières. Plus une anguille dans un sac en plastique. Formidable, non? Sur papier, L'Anguille est un film qu'on voudrait aimer. Aimer lorsque le héros choisit un salon de coiffure ruiné et le rafistole en silence. Aimer ses rares discours à son anguille, qui répond - c'est un signe - en bâillant. Aimer ce joli pied de femme dans un champ d'iris, qui renvoie à deux mille ans de raffinement des sens. Pied d'une jeune femme racée, semi-suicidée, qu'il sauve et qui deviendra sa shampouineuse, cachant sous sa gracilité la lourdeur d'un secret de caste et une folie, celle d'une mère givrée de flamenco. Aimer le regard innocent du héros muré au milieu de zozos, hélas négligés par le réalisateur, dont un jeune coq en cabriolet rouge et un chasseur d'ovnis et d'E.T. Aimer une bagarre qui hésite entre Bruce Willis et les Marx Brothers; aimer même un happy end fleur bleue comme on n'ose plus en oser. Dans cette Anguille édulcorée d'onirisme de pacotille, il y a ennui sous roche. Un mal qui s'étire comme guimauve (1 h 57) et affadit l'acidulé fugace de la beauté. Alors, quelqu'un sait-il comment on dit cucul la praline en japonais?
et aussi A Paris, minifestival Shohei Imamura, avec huit longs-métrages: Désirs meurtriers, Profond Désir des dieux, Histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar, Eijanaika, La Ballade de Narayama, Pluie noire. * Cinéma L'Arlequin, 76, rue de Rennes, 75006 Paris.