Les années passent, le sourire reste. Ken Loach, 76 ans, Prix du Jury à Cannes pour La Part des anges, comédie avec des jeunes et du whisky, respire la sérénité, sagement assis à la terrasse d'un lounge très Rive gauche parisienne, situé au-dessus du cinéma du Panthéon. Qu'on ne s'y trompe pas: l'homme n'est jamais en colère, mais toujours en guerre. Contre l'injustice sociale, les magouilles politiques... Comme tout le monde, direz-vous? Pas vraiment, non. Car lui, il le prouve tous les jours.
A travers ses films bien sûr, mais pas seulement. Il y a aussi son mode de vie. Quand il ne réalise pas des brûlots (Hidden Agenda, où il accusait Margaret Thatcher de meurtre!) ou des drames romantiques ancrés dans un quotidien semé d'embûches (My Name Is Joe ou Just a Kiss), Ken Loach vit discrètement avec son épouse dans une modeste demeure du Somerset (Angleterre), à Bath (180 kilomètres à l'ouest de Londres). Cinéaste majeur, Palme d'or en 2006 pour Le vent se lève, Loach n'en demeure pas moins un père tranquille, de quatre grands enfants, qui refuse mondanités et commandes alléchantes. Mais cet observateur consciencieux du monde qui l'entoure est-il un spectateur passionné? Oui et non. Il aime aller au cinéma, mais refuse que le cinéma vienne à lui. "J'ai très peu de dvd chez moi et je ne me souviens même plus des titres. La télé, je ne la regarde que pour le foot, les infos ou un bon documentaire. Un film, c'est sur grand écran et nulle part ailleurs." Soit. A défaut de dvdthèque, explorons donc sa filmothèque idéale. Qui définit d'ailleurs parfaitement le personnage, intègre jusqu'au bout de ses goûts et de ses dégoûts.
LES PREFERES
"J'en ai quatre. La Bataille d'Alger, de Gilles Pontecorvo (1966), indispensable pour sa minutieuse description de la guerre d'Algérie. La réalisation très réaliste et la mise en lumière de l'organisation de la résistance sont passionnantes.
Le Voleur de Bicyclette, de Vittorio De Sica (1948), est un film qui m'a beaucoup appris: comment, à partir d'un simple incident, un vol de bicyclette dans l'Italie de l'immédiat après-guerre, une famille est plongée dans le désespoir et survit malgré tout. C'est simple et brillant.
Des trains étroitement surveillés, de Jiri Menzel (1966): à travers les tourments amoureux d'un contrôleur de trains, il y a toute la chaleur et l'humanité qu'on trouvait dans de nombreux films tchèques de l'époque.
Enfin, Les Amours d'une blonde, de Milos Forman (1965), une comédie au sein d'une gigantesque fabrique de chaussures où ne travaillent que des femmes: l'observation des gens, la chaleur ressentie, la compassion pour les personnages, la joie communicative... C'est tout ce que j'aime. Voilà. Depuis, aucun film ne m'a marqué comme ceux-là. C'est normal. On trouve ses influences quand on est jeune. Après, on a sa personnalité. J'apprécie des oeuvres, mais elles ne changent en rien ma façon d'écrire ou de mettre en scène."
LE CHOC
"Je ne mésestime pas l'importance de la Nouvelle Vague, mais je ne la surestime pas non plus, au contraire de beaucoup. Le long-métrage le plus marquant de ce mouvement reste, de loin, A bout de souffle, de Jean-Luc Godard (1960). Je reconnais à Godard une audace incroyable, qui aura, avec ce film, un impact énorme sur le cinéma mondial. Comme s'il avait ouvert les vannes de la liberté et de l'insolence. Aussi ai-je été très fier quand, quelques années plus tard, il m'a appelé pour que je lui donne le contact d'ouvriers anglais que je connaissais, moi qui réalisais, à l'époque, des documentaires pour la BBC. Il voulait faire un film sur les usines automobiles. Les gars, persuadés qu'un grand réalisateur de gauche allait représenter leur lutte, ont été déçus: Godard semblait plus intéressé par ses cadres et ses mouvements de caméra que par leur discours."
LES BRITANNIQUES
"La Solitude du coureur de fond, de Tony Richardson (1962), et Le Prix d'un homme, de Lindsay Anderson (1963). Ce sont deux films typiques d'une époque où la rage et l'engagement étaient les priorités des auteurs britanniques. C'est drôle, car derrière leur discours social chacun tourne autour du sport [l'athlétisme pour le premier, le rugby pour le second], alors que je demeure persuadé que le sport est incompatible avec le cinéma. Par exemple, j'adore le foot mais je ne filmerai jamais un match in extenso. Dans Looking for Eric [avec Eric Cantona], je parle de foot mais je ne mets pas le jeu proprement dit en images.
Pour en revenir au cinéma britannique, je ne trouve pas qu'il se dégage aujourd'hui une tendance particulière. Même si je suis, de temps en temps, agréablement surpris, je me rends compte que les réalisateurs partent toujours très vite aux Etats-Unis. Même mon ami Stephen Frears, bien qu'il en soit revenu. Pour autant, je n'ai pas vu The Queen. Je la supporte suffisamment tous les jours aux infos pour de pas devoir la subir sur grand écran! Même chose avec La Dame de fer, réalisé par Phyllida Lloyd... C'est une tragédie que de réaliser un film sur Margaret Thatcher. Autant s'attaquer à Richard III: le personnage est aussi ignoble et le scénario existe déjà, signé William Shakespeare."
LES AMERICAINS
"Non, je ne les déteste pas tous! J'aime les films de John Cassavetes, certains de Woody Allen et particulièrement Matewan, de John Sayles (1987), récit de combats très violents chez les mineurs de fond dans les années 1920. Cassavetes et Sayles sont des auteurs intéressants, qui ont su composer avec le système hollywoodien. Ils jouaient dans de gros films afin de financer les leurs, indépendants et réussis. Je n'aurais pas pu suivre leur exemple: je ne suis pas comédien! Au début des années 1970, j'ai rencontré des producteurs hollywoodiens. Mais je n'avais pas envie de déménager, ni de m'éloigner de ma famille, et encore moins d'exécuter des ordres. Ils se sont vite aperçus que je n'étais pas le bon client. Et je n'ai plus jamais eu de propositions venant des Etats-Unis."
LES RECENTS
"J'ai vu Amour, de l'Autrichien Michael Haneke, au Festival de Cannes. C'est un bon film, avec des performances d'acteurs magnifiques. En règle générale, j'aime bien Haneke. Son style est particulier et, ici, il fonctionne à merveille. Mieux que dans Funny Games (1987) par exemple, où il voulait légitimement dénoncer la manipulation des images dans les thrillers, alors que, pour moi, le résultat se retourne contre lui. Je n'aime pas la peur au cinéma. C'est un goût très personnel. Je ne porte pas de jugement. C'est d'ailleurs pourquoi je ne ferai jamais partie d'un jury, pas plus que je ne vote aux Bafta [Oscars britanniques]. Ce serait totalement injuste, car je refuse de tout voir. Je me sens en retrait par rapport aux films qui sortent, qui ne sont souvent que de pâles copies de succès passés, déconnectés de la réalité et dénués de discours. Ah, si! J'en ai vu un récemment qui m'a beaucoup plu: The Artist, de Michel Hazanavicius. C'est un hommage original assorti, dans la forme et le fond, d'un joli message: en ces temps qui changent si vite, il est essentiel de s'accrocher à ce qui est bon."
