Alfred Hitchcock, qui n'était pas le dernier pour créer un climat anxiogène, l'a déclaré : "Plus le méchant est réussi, plus le film l'est." De fait, sans ennemi menaçant, vicieux, impitoyable, le héros se trouve bien démuni. Ainsi que le spectateur. Par exemple, ce n'est pas un hasard si tout le monde considère The Dark Knight comme le meilleur volet de la saga Batman : le Joker incarné par Heath Ledger y était aussi abominable que fascinant - et vaudra d'ailleurs à l'acteur l'oscar (posthume car il est mort avant la sortie du film) du meilleur second rôle en 2009. Et Joaquin Phoenix, dernier Joker en date, paraît quant à lui bien parti pour décrocher celui du meilleur acteur. Et pour cause : en plus d'être excellent, le comédien est seul à l'affiche !
Le vilain a donc pris la place du gentil... De même, la semaine prochaine, Angelina "Maléfique" Jolie mangera encore la laine sur le dos de la Belle au bois dormant, et Cruella, actuellement en tournage, racontera pourquoi et comment le futur cauchemar des 101 dalmatiens, incarné par Emma Stone, est devenu la sadique en quête de fourrures.
Si l'on y ajoute les vedettes télé que sont Dexter, serial killer, Walter White (Breaking Bad), dealer, ou encore leur maître à tous, Lucifer, cette nouvelle vague de malveillants élevés au rang de héros dépasse le simple stade de la tendance. C'est le reflet d'un état d'esprit. De part et d'autre de l'écran, on ne croit plus au Bien ou au Mal. On prend conscience que le monde n'est ni noir ni blanc, mais tout gris. Au milieu de ce brouillard, la bille de clown bariolée du Joker est d'autant plus intrigante et inquiétante. "La plupart des films de superhéros donnent une raison très claire sur les motivations des bons et des méchants, explique Joaquin Phoenix.
Là, c'est tout le contraire. Joker est tel un test de Rorschach : au spectateur de voir ce qu'il veut y voir." Todd Phillips, auteur et réalisateur de ce fameux Joker auréolé du lidéfoulion d'or à Venise, abonde dans le sens de son comédien : "Comme tout est montré à travers le point de vue du Joker, on ne peut pas uniquement se fier à ce qu'il exprime. Notre volonté était de raconter sa transformation. Ce n'est pas Clark Kent qui entre dans une cabine téléphonique pour en ressortir l'instant d'après en Superman. Le Joker n'est pas méchant, il le devient. Le pire est qu'on l'encourage à le devenir, afin qu'il se défende, qu'il se venge... C'est quand arrive le moment où on ne plus le suivre qu'il est considéré comme un danger. Toute la question est de savoir où on place le point de non-retour."
La question est même primordiale. Une chose est sûre : la vilenie attire tous les regards - ce n'est pas nouveau - et séduit - ça, c'est nouveau. En juin dernier, un sondage réalisé par Opinion Way révélait que 70 % des Français préféraient dans les films les méchants aux gentils, parce qu'ils étaient "sexy, drôles, attachants" et qu'à travers eux ils transgressaient "légèrement les codes", et dépassaient "un peu la ligne rouge". L'euphémisation ("légèrement", "un peu") est appréciable, mais il suffit d'encourager les sondés à flatter leur côté obscur pour apprendre que 72 % d'entre eux laisseront exploser leur méchanceté à la première occasion. Pas étonnant que les personnages peu recommandables trouvent grâce à leurs yeux.
"On arrive au bout d'une vague de superhéros devenue écrasante pour le public, constate le sémiologue François Jost, auteur des Nouveaux Méchants. Quand les séries américaines font bouger les lignes du Bien et du Mal (Bayard). Je ne parle pas des Batman, Spiderman et autres, mais de ces policiers ou détectives capables d'arrêter les coupables, faire les devoirs du petit, préparer le dîner et apprendre une langue étrangère ! Le spectateur est dépassé, et se retrouve plus dans un personnage de 'méchant', plus cathartique, à même d'exprimer une frustration."
Un défouloir, quoi ! Mais pas que. La purgation est désormais accompagnée d'admiration. En clair, le méchant est un modèle. Les scénaristes, non totalement inconscients, mettent quand même quelques coups de canif dans le portrait, histoire de pas être accusés de prosélytisme criminel. Il n'en demeure pas moins, comme le note François Jost, que "ces personnages ont tous des valeurs qui expliquent leur méchanceté." Voire qui la justifie. Dans l'excellente série Netflix Mindhunter, qui aborde la naissance du profilage des tueurs en série au sein du FBI à la fin des années 1970, un agent avoue, dépité : "Le monde n'a plus aucun sens. Du coup, le crime non plus."
Ça ne présage rien de bon, mais, paradoxalement, ça éclaire la lanterne du sociologue qui sommeille en chaque spectateur. Evidemment que l'environnement urbain, social ou familial est un terreau où grandissent les racines du mal ! L'heure n'est plus à l'anathème, mais à la compréhension. Hier, on adorait haïr "J. R." dans Dallas. Aujourd'hui, on compatit au mal-être du Joker. "S'il y avait un procès, imagine Todd Phillips, l'avocat dirait que c'est la faute de la société." Classique. Mais pas si faux.
"Beaucoup de troubles psychiques ont des facteurs favorisants, confirme le psychiatre Jean-Victor Blanc, auteur de Pop & psy (Plon), qui anime une fois par mois une conférence au MK2 Beaubourg, à Paris, autour de la représentation des troubles psychiques au cinéma. Par exemple, l'hystérie décrite par Freud est une pathologie qui a quasi disparu, quand la dépression est devenue le lot commun dans une société qui prône le dynamisme. Que le Joker ne soit plus représenté comme un fou échappé de l'asile et qu'il ait une réelle densité psychologique va dans le bon sens : cela permet au spectateur d'avoir une lecture moins négative d'une personne malade." D'accord, mais de là à en faire un héros... "Parce que le terme est galvaudé !, répond François Jost. Il n'est pas vertueux, mais demeure un héros, avec ses valeurs, son raisonnement. Les méchants qui débarquent dans les séries naissent de l'absence d'unité des communautés et de la défaillance des institutions."
Cela participe aussi d'un changement de perspective. Pour peu que le spectateur soit invité à se mettre à la place du protagoniste coupable d'exactions, et ce dernier, s'il n'est pas absous, bénéficie de sacrées circonstances atténuantes. Mais alors, le vrai méchant existe-t-il réellement ? La question fait débat depuis des siècles, entre Socrate qui affirme que non ("Nul n'est méchant volontairement"), Freud qui prétend le contraire ("La méchanceté est un mal absolu inhérent à la nature humaine"), et Hegel qui ne se prononce pas ("Méchante est la disposition d'esprit qui consiste à nuire à autrui sciemment et volontairement. Mauvaise celle qui consiste, en cédant à son inclination par faiblesse, à violer des devoirs envers autrui ou envers soi").
Profitant de ce flou philosophique, les scénaristes et showrunners de tout poil s'adaptent à l'air du temps, qui n'est plus à la morale irréprochable, mais au doute raisonnable. A bien les observer (et les raconter), les vilains ne le sont pas tant que ça. Surtout, ils correspondent plus à la réalité et gagnent en crédibilité. "On ne peut plus raconter une histoire comme on le faisait il y a 30 ans, selon Todd Phillips. Cela n'aurait aucun sens de refaire le Joker cartoon que Jack Nicholson incarnait dans le Batman de Tim Burton. De la même manière qu'il est plus constructif de montrer les conséquences de la violence à travers un prisme réaliste, sans ralenti et avec du sang sur les murs, comme dans notre film. Dans les blockbusters, des villes sont atomisées sans que l'on ne voit un seul mort à l'écran, et les méchants ne sont que des mégalomanes sans états d'âme."
Car même les salauds ont du vague à l'âme, oui. On ne les excuse pas pour autant, mais on les apprécie davantage, car leurs failles leur donnent autant de relief que de profondeur. Jusqu'à renvoyer le gentil au rang de second rôle. Quand on y pense, c'est assez désespérant. Le Mal l'a donc emporté sur le Bien ? Pas si sûr. Les chevaliers blancs résistent. Il n'y a qu'à voir les scores au box-office des superhéros Marvel - même si la plupart d'entre eux ont été envoyés ad patres dans le dernier volet de la trilogie Avengers... Les champions de la bienveillance se consoleront le 3 novembre, déclaré Journée de la gentillesse. Et ce n'est pas demain la veille qu'on verra instaurée celle de la méchanceté. Pas besoin, cela dit. Le cinéma et les séries se chargent de la promouvoir en mettant en valeur le meilleur du pire.
