Aux Etats-Unis, l'alliance du mythe hollywoodien, des médias et de la fascination du public pour la compétition et l'argent a transformé les résultats hebdomadaires du box-office (BO) en obsession nationale. Les records de Spider-Man en mai dernier ou le duel, en juillet, pour la première place du classement entre Steven Spielberg (Minority Report) et le studio Disney (Lilo & Stitch) ont ainsi fait la Une des journaux et des télés. «Les majors encouragent cette pratique; pour eux, c'est de la publicité gratuite», note Dana Polan, ancien directeur du département cinéma de l'université de Californie du Sud.

Le phénomène n'est pas nouveau, mais jamais les recettes, les budgets mirobolants et les sommes gagnées par tel ou tel acteur n'ont été si médiatisés. D'où une spirale des coûts de production difficile à contrôler: le budget moyen d'un film important atteint, aujourd'hui, 82 millions de dollars; les investissements marketing ont augmenté de 13% en 2001; et les producteurs, réalisateurs et acteurs exigent, en plus de leur salaire, des participations sur les recettes en salles et non plus sur les bénéfices - Bruce Willis a ainsi empoché 50 millions de dollars grâce à ses 17% prélevés sur le prix de chaque entrée de Sixième Sens.

D'où, également, une influence sur la qualité des oeuvres elles-mêmes. Comme le souligne avec un brin de cynisme, mais beaucoup de lucidité, Tom Pollock, ancien patron d'Universal: «Les films ne sont pas tous bons, mais ils sont tous vendables.» N'empêche, cette obsession économique qui veut assimiler succès commercial et succès artistique redessine une carte hollywoodienne pas très avenante. Mais, surtout, elle se fonde sur des chiffres trompeurs.

Aux Etats-Unis, le nombre de spectateurs en salles s'est érodé - 46% des Américains allaient au cinéma en 1946, contre 14% aujourd'hui - alors que le prix des places, lui, ne cesse de grimper. D'où ce genre de paradoxes: Men in Black II a rapporté plus d'argent le premier week-end que l'original, mais a vendu 20% de billets en moins, et Spider-Man, cinquième champion de tous les temps en termes de dollars accumulés, n'est que vingt-sixième si l'on réajuste les recettes en fonction de l'inflation. Le box-office américain devient alors l'arbre qui cache la forêt. D'abord, il ne tient pas compte des marchés étrangers, sur lesquels certains films - Matrix, pour prendre un titre phare - rapportent plus qu'aux Etats-Unis. Ensuite, ces résultats ne représentent que 25% des revenus d'un long-métrage, les marchés de la vidéo, du DVD et des droits de diffusion télé couvrant tout le reste.

Surtout, les recettes enregistrées ne sont pas synonymes de rentrée d'argent, car une première place au box-office peut se révéler un bide financier. Pourquoi? «Parce que le profit est souvent modeste, voire inexistant, explique Jim Gianopulos, grand patron de la Fox. Prenez un film au budget de 150 millions de dollars, auquel on ajoute 80 millions de frais de lancement [il évoque sans doute Men in Black II]. Si le film rapporte 300 millions de dollars, en enlevant les 50% pris sur les recettes par l'exploitant, la perte est de 80 millions. Les marchés annexes ont beau gagner de l'argent, cela ne suffit pas toujours.» Seuls les gigantesques succès rétablissent l'équilibre: la Fox, par exemple, a encaissé des profits de 1 800% grâce à La Guerre des étoiles.

Mais qu'en est-il des enjeux artistiques, quand le système économique est à ce point important? «La mise en scène et l'esthétique sont influencées par les différents marchés visés, souligne Polan. Aujourd'hui, sur un tournage, les caméras permettent au cinéaste de voir ce qui sera montré sur le grand écran et sur le petit; il doit donc être attentif à ce que l'image télé soit rapidement lisible. Les films sont conçus en fonction de leur impact commercial sur les jeux vidéo, les jouets, le marché vidéo et le DVD.» Ce qui donne, au mieux, Spider-Man, au pis, XXX, un film d'action racoleur qui sortira en France cet automne.

Dans ce contexte, les projets plus artistiques et moins grand public ont du mal à survivre. «Tant que je n'ai pas fait mes preuves, c'est-à-dire tant que je n'ai pas rencontré un succès commercial, je reste un outsider à Hollywood», note Neil LaBute, réalisateur d'En compagnie des hommes et de Possession (en salles le 4 septembre). Un nouveau paysage s'installe alors, où l'on trouve soit un tout petit film suffisamment unique pour trouver sa place sur le marché art et essai, soit un très gros blockbuster qui tente de décrocher la médaille d'or du BO. Entre les deux, point de salut.

Déjà, en 1997, Steven Spielberg affirmait: «Hollywood est en train d'éliminer ses films de classe moyenne et, à terme, cette stratégie va conduire le système à sa perte.» Une idée que ne partage pas Gianopulos, patron cinéphile qui a fait venir à la Fox Steven Soderbergh et Tim Burton: «Il faut, de plus en plus, trouver un équilibre entre le commercial et le créatif. Oui, un film qui coûte 80 millions de dollars doit toucher le plus large public possible. Mais, en réduisant les budgets, on peut prendre des risques: on l'a fait avec Moulin Rouge!» C'est vrai. Mais combien de Moulin Rouge! les majors osent-elles mettre en chantier? Très peu.

Face à des studios qui n'ont d'autres moyens pour s'en sortir que d'engranger un maximum de dollars, de jeunes réalisateurs semblent décidés à prendre leur destin en main, en sortant de la production indépendante fauchée et en allant voir chez les majors, sans pour autant vendre leur âme au nom du box-office. Avec Erin Brockovich, Traffic et Ocean's Eleven, un cinéaste comme Steven Soderbergh, cité en exemple partout et par tous, a su enchaîner les succès tout en préservant son intégrité artistique. Darren Aronofsky, 33 ans, est l'exemple emblématique du moment, qui a débuté avec le minuscule Pi, poursuivi avec le remarqué Requiem for a Dream et qui va diriger Brad Pitt dans The Fountain, une épopée de science-fiction au budget de 70 millions de dollars.

Dans les années 1970, l'heure était au cinéma indépendant et à la défiance envers un Hollywood vieillissant. La décennie suivante a vu le triomphe de Stallone, de Schwarzenegger et du pop-corn. Les années 1990 ont été marquées par cette inflation des coûts qui, aujourd'hui, devient ridicule. Mais, à l'image de Steven Soderbergh, les trentenaires David Fincher (Seven), Sam Mendes (American Beauty), Darren Aronofsky, Spike Jonze (Dans la peau de John Malkovich), Bryan Singer (Usual Suspects) ou Christopher Nolan (Memento) pourraient sortir Hollywood des sables mouvants dans lesquels il s'enfonce. Talentueux et décidés à ne pas se laisser marcher sur les pieds, ils sont capables de trouver la clef d'un cinéma populaire exigeant. A eux de faire entendre leur voix.