Hormis son passage très remarqué au Festival de Cannes et quelques interviews données à la télévision, George Lucas s"est fait plutôt discret pour la sortie du deuxième épisode de sa saga Star Wars. Un peu avant que L"attaque des clones envahisse les écrans, le 17 mai dernier, et que le public du monde entier se précipite en masse dans les salles, le cinéaste a reçu quelques journalistes dans son célèbre Skywalker Ranch, près de San Francisco, où il a abordé candidement plusieurs questions ayant trait à ce qui semble être l"?uvre de sa vie. À travers ces propos, on sent toute la détermination et le sens de la responsabilité d"un cinéaste qui aura consacré son énergie, son inventivité et sa passion pour la technologie à la réussite de l"un des plus grands défis de l"histoire du cinéma.

À propos de la réaction décevante face à La menace fantôme

Je savais en tournant ce film que beaucoup de fans ne l"aimeraient pas, parce que je ne faisais pas celui qu"ils voulaient me voir faire. Ce qui n"a pas empêché La menace fantôme d"être l"épisode de la saga Star Wars ayant réalisé le meilleur score au box-office. Les fans auraient voulu entrer d"emblée dans le deuxième épisode. Ils auraient voulu voir les chevaliers Jedi se battre, ils auraient voulu voir des batailles... Ils auraient voulu voir Matrix ! Mais je devais pourtant commencer par le commencement et donc effectuer tout le travail préparatoire, c"est-à-dire d"abord poser toute la "tuyauterie" pour les personnages et pour le monde que je suis en train de créer. »

À propos du caractère sombre de l"histoire

Je vais fondamentalement à l"encontre de ce que le marketing exigerait d"un film comme celui-ci. Mais je dois raconter l"histoire et je savais, quand j"ai commencé, qu"elle se terminerait mal. Je vois Star Wars comme un film en six parties, et si vous le regardez du début à la fin, vous découvrirez que le père est racheté par ses enfants et que tout s"arrange, dans une certaine mesure. Vous devez simplement accepter que le milieu de l"histoire soit très sombre. »

À propos de la fabrication d"un meilleur Yoda

Pour Jurassic Park, nous avions créé des dinosaures numériques et nous leur avions donné un aspect réel dans un environnement naturel. Nous avons continué sur le même principe pour La menace fantôme. Mais pour le personnage de Yoda, nous étions allés trop loin, trop vite, et cela n"avait pas fonctionné. Dans cet épisode, il y avait bien quelques plans larges avec un Yoda numérique, mais, pour les autres cadrages, nous avions dû revenir à la marionnette. Partir de zéro pour créer un personnage numérique qui soit adapté au milieu est une chose. Mais répliquer un personnage déjà existant, le rendre conforme à celui que le public connaît déjà, cela constitue un immense défi. Nous avions donc gardé une équipe pour continuer à plancher sur ce problème. Car je savais que pour L"attaque des clones, il serait absolument indispensable de disposer d"un Yoda entièrement en numérique : il était en effet impossible de réaliser les scènes finales [dans lesquelles Yoda se bat], avec une marionnette. Cela n"aurait simplement pas marché si nous avions agité une marionnette dans tous les sens. Aussi avons-nous redoublé d"énergie pour relever ce défi. Et ce n"est qu"environ neuf mois après la fin du tournage de L"attaque des clones que nous avons vu naître le premier Yoda numérique. Et le résultat était extraordinaire. »

À propos de sa décision de faire la seconde trilogie

Lorsque je suis arrivé à la fin de la première trilogie, dans les années 80, et que tout le monde me demandait "Allez-vous faire d"autres films ?", je répondais que non. D"abord parce que je ne disposais pas alors des moyens technologiques nécessaires pour raconter les ramifications de l"histoire. Or, c"était la seule autre chose que j"avais écrite et que j"avais envie de raconter. Ensuite, parce que, à ce stade, j"avais envie de prendre du recul, d"élever ma famille et de faire un tas d"autres choses. Ce n"est que plusieurs années plus tard que je me suis dit : "Mes enfants sont aujourd"hui assez grands, les compagnies que j"ai créées sont bien établies, je suis indépendant, je peux faire n"importe quel genre de film dont j"ai envie..." Et je me suis demandé : "Et si je terminais Star Wars ?" J"aimais toujours l"univers, l"idée de raconter comment Anakin est devenu Dark Vador m"enthousiasmait et je savais désormais que la technologie ne serait plus un problème insurmontable : l"expérience de Jurassic Park nous avait montré que l"on pourrait tout faire en numérique. L"idée de pouvoir laisser mon imagination voyage librement dans le monde que j"avais créé était terriblement excitante. »

À propos de la création et des blockbusters

La légende selon laquelle Star Wars aurait inventé la notion de blockbuster est complètement absurde. Si vous remontez dans l"histoire du cinéma, vous découvrirez que les blockbusters existaient dès Naissance d"une nation et Intolérance [de D.W. Griffith]. Pendant l"âge d"or, le plus gros blockbuster a été Autant en emporte le vent [de Victor Fleming]. Si vous prenez la période que l"on appelle âge moderne, c"est avec Le Parrain que tout a vraiment commencé ; il fut le premier film à "tout casser" et à devenir un gigantesque succès. Les dents de la mer était le premier film à sortir en même temps sur les écrans de tout le pays, alors que La guerre des étoiles n"a été distribué que dans 35 salles. À l"époque, les blockbusters sortaient pour Noël et pour le week-end de l"Independence Day. Je me suis contenté de décaler cette date en l"avançant au mois de mai. Tout le monde m"avait dit que je courais à l"échec parce que les enfants sont encore à l"école à cette période - surtout lorsqu"il s"agit d"un film pour eux. J"avais répliqué que je voulais précisément qu"ils soient encore à l"école, parce qu"ils parleraient du film tous ensemble. Ensuite, les producteurs ont réalisé qu"ils pouvaient sortir leurs films dès cette période, et étaler ainsi des succès sur tout l"été. »

À propos de l"usage du numérique, du tournage à la projection

L"attaque des clones est le film qui fera enfin taire les rumeurs disant que le numérique ne fonctionne pas, que c"est affreux, que vous ne pouvez pas l"utiliser. Nous nous sommes battus pour que les exploitants de salles s"équipent pour le numérique. Ils ont croisé les bras et déclaré : "Nous ne le ferons pas." Et les studios ont eu exactement la même réaction. Ils ont fait barrière, pour la simple raison qu"ils ne sont pas sûr que cela leur rapporte plus d"argent. Ce qu"ils refusent de voir, c"est que le problème ne se pose pas en ces termes : le numérique n"est pas fait pour gagner de l"argent, mais pour améliorer la nature même du cinéma. Quelques fois, vous devez mettre de côté votre cupidité et vos intérêts personnels pour offrir ce qu"il y a de meilleur aux spectateurs. »

À propos de la sortie de la nouvelle trilogie en DVD

Je ne m"attaquerai probablement pas à la sortie en DVD de la nouvelle trilogie avant d"avoir terminé le prochain épisode. Cela demande énormément de travail. Car une chose est sûre : je ne me contenterai pas de dupliquer les films tels qu"ils sont sortis en salle. Le DVD constitue bien plus qu"un nouveau support, il permet de présenter un film avec une approche complètement différente. » H