Tout est en ordre. Gabrielle Russier, ce jeune professeur qui osa étaler publiquement sa passion partagée pour un de ses élèves, ne reprendra pas son poste, le 15 septembre, au lycée Nord de Marseille. Biffé d'un trait, le mauvais exemple ! Et le procureur général n'aura pas même eu besoin, pour cela, d'obtenir, comme il le souhaitait, de la cour d'appel, l'aggravation de la peine - un an de prison avec sursis, pour détournement de mineur - qu'elle avait encourue en juillet. L'action de la justice s'est éteinte dans le chuintement du gaz qui s'échappe d'un réchaud grand ouvert. Lundi, Gabrielle Russier s'est suicidée. Une mort qui, d'odieuse façon, accuse les singulières contradictions d'une époque. De grandes mutations morales paraissent s'accomplir. Mais que l'on touche à l'image vertueuse du corps enseignant et à l'autorité paternelle, aussitôt l'écart entre les mots et les choses apparait. La liaison d'une femme de 32 ans avec un garçon qui en a 17 devient scandale.

Tant de hargne.

On cherche en vain, pourtant, dans l'histoire de Gabrielle Russier et de Christian R., ce qui pouvait justifier tant de hargne répressive. Elle est professeur, agrégée de lettres, et bon professeur. Le substitut Testut, requérant contre elle devant le tribunal correctionnel de Marseille, poussera même la courtoisie jusqu'à le souligner. " Vous êtes un professeur exceptionnel, un professeur dont on se souvient. J'ai trop connu dans ma jeunesse des professeurs ennuyeux et insignifiants pour ne pas vous en rendre hommage. "

Elle réunit chez elle, parfois, ses élèves, les écoute parler, guide leurs lectures, leur fait entendre des disques. Rien à redire. Cette divorcée, mère attentive de deux enfants, mène une vie irréprochable. On ne lui connait pas d'aventure. Mais, aux yeux des familles, ses méthodes lui valent peut-être déjà un mauvais point. Un professeur de lycée d'Orléans, qui avait eu la même louable idée, nous confia un jour quelle sourde hostilité cela lui avait valu. C'était déjà empiéter sur les droits imprescriptibles des parents, même - et surtout - quand ils n'en usent pas.

Christian, grand barbu timide, qui semble, disent des témoins, plus âgés que « le prof », vient à ces réunions. Le voici amoureux. Phénomène banal. Quel élève, dans sa vie, n'a été à sa façon enfantine, amoureux d'un professeur ?

Quant à l'attrait d'un adolescent pour une femme plus âgée que lui, celui de La Chartreuse de Parme ou du Diable au corps, il est depuis bien longtemps au programme des lycées et collèges. " Pour certains, nous dit un psychiatre, c'est l'étape de transition logique entre la dépendance maternelle et la maturité affective et sexuelle. Surtout quand la relation avec la mère n'a pas été entièrement satisfaisante. "

Cela vaut rarement à une femme d'aller en prison sous le coup de l'article 356 du Code pénal, " visant" le détournement de mineur sans qu'il y ait violence. "Ces condamnations, nous confirme un juriste, sont exceptionnelles. Et, visiblement, le législateur visait les hommes capables d'abuser de fillettes, bien plus que le délit par consentement mutuel. "

Des jours meilleurs.

Gabrielle Russier, elle, est pourtant allée en prison. Car dans les tumultes de mai 1968, son histoire s'accélère. La voici occupant le lycée, dans le grand tourbillon qui doit amener des jours meilleurs. Christian à ses côtés. Libre, soudain, de ses allées et venues : ses parents, universitaires - ils sont assistants à la faculté d'Aix - gauchistes, anciens militants communistes, sont dans le même train que Gabrielle Russier.

Puis, juin succède à mai, la vague reflue. Le garçon doit rentrer à la maison. Il ne veut plus. Les parents pensent qu'on peut être gauchistes, mais qu'on est d'abord parents. Arrière au scandale. On applique au jeune homme la méthode classique: l'éloignement. Christian s'échappe pour retrouver Gabrielle. Plainte. Police. Arrestation. En décembre, la jeune femme fait connaissance avec la sinistre prison des Baumettes. Christian cède et rentre au bercail. Elle est libérée. Avril, nouvelle fugue de Christian pour la rejoindre. Retour aux Baumettes. Argument du juge d'instruction M. Robert Palanque, qui la fit incarcérer: " Elle bafouait l'autorité paternelle. " Un mois et demi en compagnie des prostituées, des voleuses, des faiseuses d'anges. Une humiliation aussi dure qu'est violent l'entêtement de Gabrielle, accrochée comme une adolescente à l'image qu'elle se fait de la fidélité à un amour.

En juillet, elle passe en jugement. Le substitut demande treize mois de prison, ce qui permettra de l'exclure du bénéfice de la loi d'amnistie (laquelle est limitée aux peines inferieures à douze mois) décidée par le nouveau Président de la République. Et de la rayer, du même coup, immédiatement, du corps enseignant. Le tribunal est sévère, très sévère; mais pas autant qu'on le souhaite au Parquet. Il inflige douze mois, donc l'amnistie. Alors le procureur de la République Tirel fait appel et demande l'aggravation de la peine. Pourquoi ? " Impossible de vous répondre, déclare le Parquet d'Aix-enProvence à L'Express, secret professionnel. "

Le temps des questions.

Christian réintègre définitivement sa famille. Attend-il d'avoir 18 ans pour retrouver, dans la légalité, la première femme de sa vie ? A-t-il renoncé ? On ne sait. L'été passe. Seule, Gabrielle ressasse son drame, ses souvenirs, la flambée de mai, la prison, l'angoisse du second jugement. Elle craque. L'histoire est finie, mais le temps des questions commence.

Au nom de quelle justice, pour les besoins de quelle enquête, peut-on mettre en prison, sur-le-champ, comme on le veut, quelqu'un qui n'est pas un criminel ? "Insistez là-dessus, je vous en prie, nous dit Me Albert Naud, qui devait défendre Gabrielle Russier en appel. C'est abominable. "

Pourquoi la justice s'est-elle montrée si sévère, si acharnée sur sa proie ? Parce qu'il fallait sanctionner à la fois les retombées de mai, les tendances au libéralisme des moeurs, et la faute d'un professeur ?

Gabrielle Russier aurait-elle été aussi sévèrement condamnée ailleurs ? " Notez, dit Me Naud, que Marseille est une ville latine ou une certaine conception de la femme demeure vivace. Imaginez qu'une aventure soit survenue entre une fille de 17 ans et un doyen de faculté. On aurait envie le doyen, admire peut-être. L'inverse, ici, est impensable. "

Restent aussi les parents du garçon. Ces universitaires contestataires dont l'attitude punitive, et le recours au vieil ordre policier et tutélaire médusèrent tout l'entourage, fils compris. Un père en rupture d'autorité. Une mère dont on ne sait rien. Dans le fond trouble de l'inconscient, la liaison de son fils avec une femme d'une même génération que la sienne lui était-elle insupportable ?

L'épitaphe.

Que deviendra Christian, maintenant ? Que deviendront, dans leur conscience, les magistrats de Marseille ? Que deviendront, enfin, les jumeaux de 10 ans de Gabrielle Russier, qui fut trop fragile pour affronter son drame ? Un jour, peut-être, ils liront la plainte de Paul Nizan, dans Aden Arabie, lançant à la société : "II y a des réalités déchirantes derrière vos sentences. " Ce sera l'épitaphe de leur mère.