Article paru dans le numéro 232 de Studio (mars 2007)

Jamais titre de film n?aura été plus parlant pour un acteur. À l?affiche de Ma place au soleil, François Cluzet a, enfin, conquis la sienne. Aux côtés de Jacques Dutronc, Nicole Garcia, André Dussollier et Gilles Lellouche, il est l?un des piliers de ce premier film, ambitieux, d?Éric de Montalier, comédie humaine qui croise amours, déceptions et remises en question. Depuis qu?il a garé huit voitures dans Quatre étoiles et semé les flics sur le périph dans Ne le dis à personne, on a redécouvert l?un de nos plus grands comédiens. De Cocktail Molotov de Diane Kurys (son premier film, en 1977) à Ma place au soleil (son 50e !), François Cluzet a toujours joué sa partition le plus justement possible. Trente ans de carrière marqués par de beaux rôles comme Autour de minuit, de Tavernier, L?enfer, de Chabrol, ou Les apprentis, de Pierre Salvadori. L?occasion de dresser le bilan avec un acteur rare.

Vous êtes nommé deux fois aux César : Comme meilleur acteur pour Ne le dis à personne et comme meilleur second rôle pour Quatre étoiles. Alors, heureux ?François Cluzet : Oui, ça me fait très plaisir. Mais, sans faire de retape, ça me touche aussi de voir que les lecteurs de Studio me choisissent comme leur acteur préféré. J?avais besoin de la reconnaissance que ces deux films m?apportent ? surtout celui de Guillaume Canet ?, alors que j?avais un déficit d?image.

Quand Guillaume Canet a proposé votre nom, certains n?en voulaient pas?Je peux comprendre. C?est risqué de faire un film de 14 millions d?euros. Ma chance a été que Guillaume s?associe à une production qui ne lui imposait rien sur le casting.

Dans Ne le dis à personne, votre composition sans effets impressionne. Comment l?avez-vous construite ?Je n?aime pas la performance. Je veux servir le film, et là, plus je travaillais, plus je me disais : «Je peux en faire très peu.» Je voulais profiter de l?omniprésence du personnage pour jouer la pudeur, la solitude.

Quelle est la principale qualité d?un comédien ?Vous connaissez la phrase de Guitry : «Nous sommes tous des comédiens, sauf quelques acteurs.» Un acteur joue avec son jardin secret ouvert. D?autres l?ont mis dans un coffre-fort et ne vous donnent que certaines notes. Moi, je veux tout donner à mon partenaire. Je n?aime que la vérité. Ce que le spectateur veut, c?est être derrière un trou de serrure et assister à une intimité. Ça demande le sens du partage, le refus du fabriqué. Et puis, dans la journée, on passe une heure à jouer et sept heures à vivre avec les autres. Vous pouvez être le plus grand acteur, l?équipe ne se surpassera pas pour vous si vous êtes une merde humainement.

Quels acteurs comptent pour vous ?Dewaere, c?est le premier qui a cru en moi. Depardieu, on lui doit beaucoup. C?est lui qui a cassé les arcanes de Delon-Belmondo ; autrement, on serait toujours dans le jeu du héros beau, musclé, souriant et séduisant. Grâce à lui, moi, le type commun, le médium, j?ai des rôles principaux.

Vous avez 51 ans, mais n?avez pas changé depuis trente ans. Quel est votre secret ?Je ne sais pas ! Il y a des acteurs qui n?ont pas pris un millième des cuites que j?ai prises et qui sont marqués. Mais, comme dit Jean-Louis Trintignant, ça vient d?un coup.

Vous tournez Les liens du sang, de Jacques Maillot, où vous incarnez un truand face à Guillaume Canet. Qu?est-ce que ça fait de le retrouver devant la caméra ?C?est l?une des raisons pour lesquelles on a accepté. Quand le scénario de Jacques nous est arrivé, on a plongé. C?est une chance d?avoir un partenaire qu?on admire.

Vous vous entendez bien avec les jeunes cinéastes comme Canet ?C?est lui qui m?a donné les moyens de me surpasser. Quant à Ma place au soleil, le premier film d?Éric de Montalier, j?ai été intrigué par son ambition. C?est rare, une telle écriture.

Vous y jouez Paul, un écrivain pathétique et attachant, qui trompe sa femme avec une lycéenne. Vous n?en avez pas marre de jouer les losers ?Ça me plaît de jouer un lâche. La lâcheté, c?est le lot commun de tout individu, moi le premier ! J?en ai joué beaucoup et je continuerai ! Si les acteurs ne représentent pas les monstres, qui le fera ?

Avant Quatre étoiles, Christian Vincent essayait de monter un film où vous aviez le premier rôle. En vain. C?est dur, non ?J?ai traversé plusieurs époques difficiles. D?abord, parce que j?ai envoyé chier certains metteurs en scène célèbres, que j?ai trouvé vulgaires ou égoïstes. Ma réputation en a pâti. On m?a fait passer pour un emmerdeur. Ensuite, la vie m?est plus importante que le cinéma. J?ai refusé des rôles parce que j?étais amoureux. Je voulais vivre ma jeunesse. Ma prime enfance n?a pas été drôle, et j?ai voulu prendre ma revanche. Et mon adolescence a duré jusqu?à l?âge de 40 ans ! J?ai commis tous les excès. J?appliquais la phrase de Kafka : «Détruis-toi pour te connaître.» Les gens me savaient excessif. En plus, je provoquais pas mal. Je me suis souvent retrouvé avec un ?il au beurre noir. J?ai vécu. Je croyais en ma chance. Jamais je ne pensais : «Je vais le payer.» J?en ai vu beaucoup me doubler. Je me disais : «Je m?en fous, je les laisse passer.» Jusqu?à ce qu?arrivent des mômes que je ne connaissais pas. Là, je me suis dit : «Mon vieux, il faut faire une sérieuse révision moteur.» À 45 ans, j?ai pris des décisions drastiques pour ne pas passer à côté de mon rêve. J?ai arrêté les excès et je me suis mis à travailler. Ce métier m?a tout donné, j?essaie de le lui rendre. Pour moi, l?excellence est un but.

Quand vous pensez aux acteurs de votre génération comme Robin Renucci, Jean-Hugues Anglade, Christophe Malavoy, presque absents des écrans aujourd?hui, ça vous inspire quoi ?Ils ne l?ont pas toujours été. Peut-être qu?à un moment donné, ils n?ont pas fait les bons choix. Moi, je dois beaucoup à Chabrol. Dans les moments où je ramais, il est venu me chercher. Cinq fois. S?il n?avait pas été là, j?aurais eu du mal à refuser les mauvais films qu?on me proposait.

Vous en avez beaucoup refusé ?À tour de bras. Ça vient de ma formation théâtrale. Au théâtre, si vous avez une mauvaise pièce, c?est pas la peine d?y aller.

Vous croyez à la chance ? Oui, un jour à la télé, je tombe sur un grand astrophysicien, qui définit le destin : «C?est un enfant qui dit ?J?ai de la chance? ou un enfant qui dit ?Je n?ai pas de chance?.» Ça m?a marqué et aujourd?hui, je fais attention à ce que mes quatre enfants disent : «J?ai de la chance.» Mais je n?ai pas créé ma chance. Je n?ai jamais appelé un metteur en scène, même Alain Corneau, Jaco Van Dormael ou les frères Dardenne, que j?admire.

Comment vit-on les moments de «traversée du désert» ?Une carrière, c?est des montagnes russes. Pour moi, il n?y a pas de premier ou de second rôle, il n?y a que de bons films qui méritent une place à 10 euros ou des films qui peuvent attendre la télé. J?ai connu les rôles principaux à 24 ans, puis les films qu?on fait pour vivre. Il y a dix ans, avec Les apprentis [pour lequel il a été nommé au César du meilleur acteur], on me montait au pinacle. Et dans cinq ans, ça peut retomber. En même temps, ça va être différent, parce que c?est la première fois que je fais un carton.

Ah oui ?J?ai toujours pensé qu?il ne faut pas être célèbre trop tôt. Quand on est jeune, c?est dur à gérer. Je suis de la génération d?Adjani, et j?ai vu la star qu?elle est devenue tout de suite, à juste titre, car elle est exceptionnelle. À l?époque, je me suis dit : «Le succès, c?est pour plus tard, ça aide à vieillir.»