A quelques pas du Panthéon, dans un écrin de bambous, de palmiers et de lierre, Emmanuelle Béart me reçoit. Une jungle urbaine entoure sa maison. On pourrait faire un raccord avec Vinyan, le film qu?elle a tourné l?an dernier en Thaïlande sous la direction de Fabrice Du Welz (Calvaire). Un film qui sortira le 1er octobre, où elle interprète l?épouse de Rufus Sewell (Dark City, L?illusionniste). Elle et son mari sont persuadés que leur enfant, disparu lors du tsunami, est toujours vivant. Ils vont s?enfoncer dans la jungle birmane pour un voyage au bout de l?enfer. Un film coup de poing où vivants et morts, réalité et fantasme, adultes et enfants nous font basculer dans un monde de damnés. Emmanuelle Béart, brune, en jean, vient de découvrir le film et, malgré la douce intimité de sa «tanière», en tremble encore. Tant l?expérience, la rencontre, le rendu l?ont marquée, tout comme le spectateur que je suis. Elle me fait faire le tour de sa maison où pullulent les souvenirs de voyages, on s?installe à une grande table en bois donnant sur le jardin. Elle apporte des boissons, on sort les paquets de cigarettes et, deux heures durant, on va s?entretenir. Et Emmanuelle de se confier avec cette sincérité qui l?habite comme une fièvre? tropicale.

Bientôt les vacances ?Emmanuelle Béart : Je les passe avec ma tribu, toujours en Belgique où j?ai une maison. Je ne vais nulle part ailleurs?

Il y a tout juste un an, vous étiez en plein tournage dans la jungle thaïlandaise?E.B. : Et ce n?étaient pas des vacances ! Je tournais Vinyan, avec Rufus Sewell, sous la direction de Fabrice Du Welz, le réalisateur d?un film qui m?avait profondément marquée : Calvaire. C?est d?ailleurs sur les conseils de mon agent que je l?avais vu. J?avais été intriguée par sa violence, par la façon dont le réalisateur, par la force de sa mise en scène, traitait le manque. Manque d?amour, manque sexuel et aussi la folie. Plus tard, j?apprends qu?il prépare un nouveau film, en anglais et en Thaïlande. L?histoire d?un couple qui perd son enfant dans le tsunami? Je sais qu?il voit plusieurs comédiennes, dont pas mal d?Anglaises. On prend rendez-vous et comme je n?ai rien à perdre et tout à gagner, j?enfile un jean, des bottes, un chemisier plutôt masculin ? c?est lui qui me l?a rappelé ? et je m?y pointe. Je le rencontre, l?écoute et le trouve anormalement normal par rapport à Calvaire (rires). C?est un jeune homme [il est né en 1972] avec de petites lunettes. Il me parle et plus il me parle, plus je me rends compte des dérives de son imagination, de ses fantasmes et, très vite, je sens que je suis face à quelqu?un dont je me dis, alors que je n?ai pas encore lu le scénario, que je ne peux passer à côté de lui, je veux ce rôle. C?était une absolue conviction, même si je le sentais plutôt précautionneux. C?est bien après qu?il m?a dit que ma tenue l?avait d?emblée conquis?

Vous passiez un casting? sauvage !E.B. : Ça m?arrive de plus en plus souvent ! Parce qu?il y a une plus grande fragilité dans le cinéma, que les projets se montent plus difficilement, parce que les noms ? qui est bankable, qui ne l?est pas, qui ne l?est plus, qui le redeviendra ? ? ne suffisent plus? Mais je trouve ça très sain. Rien n?est gagné d?avance.

Pourtant, votre nom pèse son poids?E.B. : Non, il ne veut pas dire grand-chose. Pour certains, il représente surtout une famille de «cinéma d?auteur», même si, ces dernières années, j?ai tourné avec des gens aussi différents que Marion Vernoux, Catherine Corsini, Thierry Klifa, François Ozon, Fabien Onteniente? En fait, il n?y a plus d?assurance, il y en a moins? Je ressens ça comme une nouvelle énergie, celle d?une débutante. Ma base, et ça l?a toujours été, c?est la curiosité, les rencontres, et là il y a une toute nouvelle génération qui débarque, un tas de possibles?

Revenons à cette absolue conviction dont vous parliez, comment se traduit-elle ?E.B. : On se dit intimement qu?on ne peut passer à côté d?une personne très particulière. Ça ne m?arrive pas si souvent que ça d?ailleurs. Ça s?est produit avec Fabien Onteniente pour Disco et aussi avec Hiner Saleem, le réalisateur de Vive la mariée et Vodka Lemon, et aussi Virginie Despentes. Hélas, avec Hiner et Virginie, pour cause de financements, les projets sont reportés. C?est un privilège que de rencontrer des gens, la fragilité qui tient la main à la curiosité, c?est passionnant ! Et puis, maintenant, je commence à oser provoquer, pas au point de prendre mon téléphone (rires), mais j?ose dire ? ce que je n?aurais pas fait il y a dix ans ? à un metteur en scène, comme je l?ai fait récemment avec Mia Hansen Love, que j?aime son film. Paradoxalement, pas parce que je me sens plus forte mais au contraire plus fragile.

Cette fragilité est due à quoi ?E.B. : J?ai dû évacuer un mauvais ego (rires). Plus sérieusement, je crois qu?il y a des moments où l?on a l?impression que ça va s?arrêter. Que ça vienne des autres ou de soi-même. Il y a des moments où l?on doute de la considération des autres, de leur envie, de leur désir et du sien? J?ai la chance d?avoir pour agent Laurent Grégoire, à qui j?ai dit : «Je ne veux rester enfermée dans rien. Je veux m?ouvrir, respirer, rencontrer des gens.» Je vois aussi beaucoup plus de films qu?avant, et c?est important. Je me suis plus ouverte au milieu. Je n?ai jamais fait de cinéma en dilettante, même s?il y a eu des moments où ça me semblait comme une forme d?agression. Aujourd?hui, le cinéma fait plus que jamais partie intégrante de ma vie, du plaisir de ma vie !

Le passage de la quarantaine a un lien avec ce constat ?E.B. : On le dit, on le voit? Chacun traverse de façon différente ce passage-là, parce que personne ne représente physiquement la même chose. Je trouve qu?il y a de plus en plus de beaux rôles de femmes de 40 ans. Une chose est sûre, je ne veux pas jouer les femmes de 30 ans parce que ce n?est pas pareil d?avoir 30 et 40 ans. Ce qui n?empêche pas les délires, les fantasmes, l?imagination, l?envie d?entrer dans des peaux différentes, mais il faut prendre en compte une réalité physique. Je ne ressens pas à 40 ans ce que je ressentais à 30 ! Hormis pour les besoins d?un flash-back, je ne vois pas le besoin de? mentir. Une fois que tu l?as accepté, tu peux le faire admettre aux autres. Dans mon travail, j?utilise ma vie de femme et mon expérience, qui n?est pas forcément cinématographique d?ailleurs. Je donne mon corps, mon visage, mon âge, mon esprit pour incarner, pour donner vie à un personnage et ça, Fabrice Du Welz l?a très bien compris.

Justement, comment s?y est-il pris pour vous entraîner dans cette aventure ?E.B. : En le rencontrant, je savais qu?il ne donnerait pas au deuil de ce couple qui a perdu son fils une forme conventionnelle. Le postulat de départ était : ce couple a perdu son enfant dans le tsunami. Ayant vu Calvaire, je savais qu?il allait nous embarquer dans un voyage inattendu. Pour un rôle où tu joues du violon, tu apprends le violon, mais là, comment se «préparer» au deuil d?un enfant ? Voir des gens à qui c?est arrivé ? Rencontrer un pédopsychiatre ? Rufus [Sewell], qui a des enfants, et moi qui suis maman, étions incapables d?anticiper intellectuellement cette douleur insoutenable, inimaginable? En fait, c?est la mise en scène qui a amené tout ça. La scène que Rufus et moi avons tournée dans le taxi au début du film, en deux prises, et où l?on prononce le prénom de notre fils, nous a submergés d?émotion. On ne se connaissait pas. On n?avait jamais travaillé ensemble et j?avais l?impression de connaître ce type depuis la nuit des temps ! Cette tension-là ne nous a jamais quittés, on formait dès le départ un couple, d?autant qu?on a tourné le film en continuité. En commençant dans le Bangkok de la nuit, des bordels, des dealers? Là, on apprend qu?effectivement des enfants ont été enlevés pendant le tsunami et emmenés dans d?autres pays? Et cette piste-là, le couple va l?exploiter jusqu?à la folie? Elle va chercher, à ses risques et périls, son fils dans la jungle, et son mari va la chercher elle? Cette femme ne peut plus survivre dans le monde dans lequel elle a vécu?

L?expédition dans la jungle hostile glisse lentement vers le cauchemar?E.B. : Oui, ça m?a fait penser à L?appel de la forêt, de Jack London, à Tropical Malady, d?Apichatpong Weerasetha?

On pense aussi à Aguirre, de Werner Herzog, au C?ur des ténèbres, de Joseph Conrad...E.B. : Oui, tout à fait, en écho? Dans la jungle, Fabrice est devenu aussi asiatique que les Asiatiques. En tournant sous sa direction, on a oublié tous les codes. On est devenus des monstres, on se servait de la violence du tournage, des moments de dérive absolue, de la touffeur ambiante et de ce que nous vivions à côté du film pour le nourrir? J?ai eu une otite, une fièvre de cheval mais quand, à 4 heures du matin, tu es prise dans une tempête au milieu de nulle part, que tu te retrouves crasseuse et fatiguée, incapable de faire le moindre pas dans un champ de boue, ou que tu as vingt minutes de lumière pour tourner une scène de folie dans laquelle tu voles du riz à des enfants, forcément, tu perds tes repères? Mais cette hostilité de la nature, cette violence, cette transe, cette urgence du tournage, ces conditions difficiles, cette inquiétude aussi pour mon partenaire, c?était difficile dans le chaos du tournage, mais c?est aussi fantastique. Fantastique parce que tu l?offres à la vision d?un metteur en scène et d?un chef opérateur génial Benoît Debie? Ces deux-là sont fous ! (Rires.)

Il est difficile de se remettre d?une telle expérience ?E.B. : On n?en a pas le temps. Entre Disco et Vinyan, j?ai eu deux semaines de transition. Et entre Vinyan et Mes stars et moi, de Lætitia Colombani, sur des stars, dont Deneuve et moi, qui se coalisent contre un fan trop empressant, interprété par Kad Merad, j?ai eu à peine un mois. Les gens pensaient que je rentrerais complètement détruite de Vinyan et en fait, à mon retour, j?étais d?un calme olympien? J?étais? purifiée et en même temps obsédée par ce film qui ne m?a toujours pas lâchée? C?est rare, cette sensation d?avoir participé à une aventure particulière. Je ne veux pas lâcher Fabrice, je ne veux pas qu?il m?oublie, je veux le retrouver dans un prochain film. Parce que j?ai découvert une forme d?exigence, de curiosité aiguë, une envie de prendre des risques rares. C?est pourquoi Virginie Despentes me séduit avec Bye Bye Blondie, sur l?homosexualité féminine, avec Béatrice Dalle et Hiner?

Des rôles pour casser votre image ?E.B. : Quelle image ? Star, sex-symbol, fille sexy, couverture de magazine ? Mais je l?ai toujours cassée, mon image ! Les enfants du désordre, La belle noiseuse, les films de Sautet, celui d?Assayas (Les destinées sentimentales) cassaient ça. Tout est à refaire tout le temps ! Peut-être les jeunes réalisateurs m?imaginent-ils chiante, trop chère, peu malléable, mauvaise actrice, va savoir. Quand on fait ce métier depuis plus de vingt ans, forcément on crée des fantasmes, des clichés. À moi donc de les remettre en question, de montrer que je suis une autre. C?est vrai que quand j?ai fait Disco, la «famille auteur» s?est dit «mais pourquoi ?». Comme si je les abandonnais ! Alors que c?est avec elle que j?ai grandi et me suis construite. Et pour en revenir à Onteniente, c?est un super directeur d?acteurs, un mélomane qui m?a beaucoup appris en me proposant le rôle extrêmement simple de cette prof de danse à l?abri de tout minaudage, de tout excès. Sans parler de la façon dont il m?a fait tenir le regard de Dubosc dans la scène du Buffalo Grill?

Vous avez donné, en février dernier, une longue interview très intime au magazine Elle. Pourquoi ?E.B. : C?était une décision de remettre au point deux, trois choses qui me revenaient comme ça, de temps en temps. Sur le fait d?être une actrice à 40 ans. Comment on réagit quand on est confrontée au reflet, au miroir, au regard des autres? Avec légèreté, en dehors de la promo d?un film, il y avait deux, trois explications sur l?engagement, le physique, sur le fait de vieillir, de mûrir. Un espace d?expression qui a pris, une fois encore, plus d?importance pour les autres que pour moi? Mais mon envie de communiquer passe avant tout par mon métier, par ce que je vis. Maintenant, je privilégie les rencontres, même si c?est pour rien. J?accepte aussi l?idée qu?un metteur en scène me dise : «Je ne suis pas sûr.» Ce n?est pas grave, on se rencontrera une autre fois? À 20 ans, j?ai refusé plein de films avec une audace défiant toute logique, parce que je ne voulais pas être une potiche dans une comédie nulle. Pourtant, j?étais d?une timidité consternante ! Aujourd?hui, alors que longtemps je me suis protégée en disant : «Si ma carrière s?arrête, ce n?est pas grave», j?ose dire : «Non, je n?aimerais pas que ça s?arrête, parce qu?il y a beaucoup de choses nouvelles en moi, de choses qui peuvent encore sortir, je n?ai plus peur de ne pas être désirée.» J?ai gagné en liberté?

Dans quel sens ?E.B. : Je dirais que j?ai gagné en curiosité. Je suis en train d?aimer vraiment le cinéma. Je vois d?ailleurs de plus en plus de films, j?en ai de plus en plus envie?

Michael Cohen, votre compagnon, y est pour quelque chose ?E.B. : Oui, certainement. Il m?entraîne aussi dans le fait qu?il écrit. Roman, scénario. On peut revoir tous les Ozu ou Soy Cuba [de Mikhail Kalatozov] pour un plan. Notre amour du cinéma interfère. C?est une énergie en plus. L?énergie de création de couple. Il va d?ailleurs passer à la mise en scène et adapter son roman Ça commence par la fin, où je jouerai ? mais je ne le dis pas trop fort. [Michael Cohen est dans le jardin justement, en train de peaufiner son scénario.] J?ai toujours vécu avec des êtres ? que ce soit le milieu de la musique, du cinéma, de la littérature ? pour qui l?envie d?écrire est extrêmement forte, comme celle de mettre en chantier des choses? J?ai longtemps labouré cette terre fertile. Faudra penser à moissonner. (Rires.)

Comment vous projetez-vous ?E.B. : Paradoxalement, je ne me projette pas. Ou rarement. Je dis bravo aux actrices françaises qui ont ouvert les fenêtres vers l?étranger. L?intelligence de Juliette Binoche, celle d?Isabelle Huppert. Je les envie. Moi, j?ai eu besoin de construire mon nid. C?est mon travail d?ancrage. Je suis casanière et je regrette d?avoir refusé beaucoup de films à l?étranger, car j?ai l?amour du voyage. Et quand je dis étranger, ce n?est pas Hollywood, l?expérience Mission : Impossible m?a suffi. Je n?étais qu?un pion largué sur un échiquier, dont le seul bénéfice a été de vivre très confortablement à Londres pendant six mois où j?ai appris l?anglais. Non, quand je parle de voyage, d?étranger, c?est, par exemple, le Kurdistan avec Hiner Saleem que je retrouverai, c?est sûr. Mon chemin est un peu chaotique (rires), et, en même temps, il y a une véritable éthique, une vraie logique où chacun a sa place puisque je ne me sens pas en concurrence avec qui que ce soit. Il y a de la place pour tout le monde. Rien ne me gêne. Rien ne me fait peur. Le cinéma est devenu ma nécessité de vie et c?est comme ça que je veux vivre. J?exerce un métier fascinant. Tout simplement. Même si c?est une période flottante, instable, c?est également une période extrêmement foisonnante. Et ça me va très bien comme ça.