Bienvenue sur Mars. Une terre ocre et sablonneuse sur laquelle un petit robot téléguidé progresse maladroitement. La présence humaine - casques et combinaisons ad hoc - sur ces très lointaines contrées témoigne du caractère SF de l'entreprise. Un des cosmonautes, relié par un solide cordon, avance prudemment. On pressent l'explosion au moindre faux pas. Tout le monde retient son souffle. Lui, nous et eux, les camarades restés à distance. Les premières minutes de Démineurs sont insoutenables pour les nerfs. D'autant plus que nous ne sommes pas vraiment sur Mars. Et s'il s'agit bien d'une fiction, celle-ci entend coller au plus près à la réalité. Bienvenue en Irak, donc.

Le film suit une unité de déminage américaine et propose une immersion totale dans un quotidien brutal. Le trouble spatio-temporel qui fait ressembler l'Irak à une planète lointaine (et interdite !) suggère d'emblée une double incertitude. Topographique d'abord, puisque les soldats avancent tous à l'aveuglette sur un terrain hostile qui les renvoie directement à leur propre fragilité. La caméra sans cesse en embuscade filme d'ailleurs ces champs de bataille avec une précision inouïe et balaie l'espace pour fixer - en vain - des repères mouvants. La seconde incertitude qui saute aux yeux est le sens même de ces missions, dont les échecs comme les réussites ne semblent en rien perturber le cadre apocalyptique environnant. L'Irak est présenté comme une terre brûlée sur laquelle plus rien ne pousse.

Chaque soldat est un Sisyphe en puissance, obligé de renouveler sans cesse les mêmes gestes jusqu'à la folie. L'un des personnages principaux, le plus efficace, est ainsi présenté comme un casse-cou désillusionné (formidable Jeremy Renner) qui attend, comme jadis le surfeur de Point Break, l'ultime vague. à mi-film, une formidable séquence brille par son éloquence. Des soldats américains en plein désert manquent de s'entre-tuer à cause d'un malentendu, avant d'être tous mitraillés par des snipers embusqués. Tableau absurde d'une guerre bloquée de tous les côtés.

La cinéaste Kathryn Bigelow, connue pour ses films musclés et cérébrés tels Point Break ou Strange Days, s'engouffre dans le sillon tracé par Brian De Palma et son Redacted. Bien que moins ouvertement politisé, son film interprété par des jeunes acteurs, tous inconnus ou presque, réfléchit sur la façon de rendre compte d'une guerre à l'heure où la multiplication des images brouille notre vision. Dans ce Démineurs, chacune d'entre elles menace d'ailleurs à tout instant de nous péter à la gueule. "Vous qui entrez ici, oubliez tout espoir..."