Dans The X-Files, le film, on découvre un acteur fin, en demi-teintes, qui aborde avec énormément de recul le personnage de Mulder qu"il incarne depuis cinq ans. On découvre aussi, dans la vie, un homme séduisant, affable, très cultivé - il est diplômé en littérature anglo-saxonne -, qui cherche à publier ses poèmes et rêve de plaquer son double paranoïaque pour tourner avec Oliver Stone. A 38 ans, ce New-Yorkais, récemment marié à la vedette de sitcom Tea Leoni (Une fille à scandales), semble parfois souffrir de devoir passer dix mois par an à Vancouver pour le tournage de la série, au détriment de sa vie privée et d"autres propositions cinématographiques. Pour nous, il a passé sa vie aux rayons X des épisodes de la série (diffusée sur M6) qui lui a apporté la gloire. Voyage d"un intellectuel au pays des extraterrestres.
Souvenir d"oubliettes« J"ai décidé relativement tard de devenir acteur. J"étudiais alors les lettres à Yale (une des plus prestigieuses universités américaines). J"écrivais des pièces de théâtre et je me suis dit que ça me ferait du bien, pour enrichir mon écriture, de prendre aussi des cours d"art dramatique. Comme pour comprendre le théâtre de l"intérieur. A Yale, il y a ce fameux cours où vont les écrivains, les dramaturges. Les professeurs y ont sans arrêt besoin d"acteurs pour monter des petites pièces, ils prennent n"importe qui, alors ils m"ont pris. J"ai commencé à jouer et cela m"a plu, mais... j"étais très mauvais ! J"ai donc cherché à m"améliorer. Le défi était excitant. « Je suis allé m"inscrire dans un cours d"art dramatique à New York, car je souhaitais que personne, à Yale, ne soit au courant. Vous savez, quand vous êtes à Yale en maîtrise de littérature anglo-saxonne, c"est comme d"être à la fac de médecine en plein internat : si les grands patrons se rendent compte qu"un interne - avec tout le boulot qu"il a - passe son temps libre à faire de la comédie, vous imaginez à quel point ils sont inquiets... C"est pour ça que je tenais à séparer les deux. Pendant un an et demi, j"enseignais à Yale dans la journée puis, le soir, je montais dans le train de New York pour aller prendre mes cours de théâtre... Et puis, un jour, le plaisir d"être acteur l"a emporté sur l"université. Même si j"ai continué à écrire. Des poèmes surtout... Il faut dire que j"adore plus que tout des poètes comme Wallace Stevens, Robert Frost ou John Donne. Verlaine et Baudelaire aussi, mais je n"ai malheureusement pu lire que des traductions. Puis-je dire, en passant, que je cherche un éditeur pour mon recueil de poèmes ? »
L"enlèvement« J"avais déjà tourné trois ou quatre longs métrages, dont Kalifornia avec Brad Pitt et Juliette Lewis. J"étais plutôt satisfait de la manière dont ma carrière débutait. J"avais décidé, malgré les opportunités que ça représentait, de ne plus faire de télévision, pour ne pas m"enfermer dans une série qui pouvait durer dix ans. Un jour, mon agent m"a appelé en me disant : "Je sais que tu refuses de faire de la télé, mais je pense que tu devrais lire ce scénario..." C"était celui d"un pilote d"une série baptisée X-Files. J"ai lu ce script, dont le titre était Nous ne sommes pas seuls, et je l"ai trouvé tellement bon et tellement différent des autres que je me suis dit que ça ne marcherait jamais à la télé, et que je pouvais accepter le pilote sans crainte ! » Malédiction « La production vous engage pour six épisodes seulement, mais vous, vous vous engagez pour cinq ans au même cachet. Comme ça, si la série ne marche pas, on se sépare de vous. Et si elle marche, elle est sûre de vous avoir et sûre aussi que vous ne pourrez pas monnayer votre présence contre un cachet supérieur ! C"est ça, les règles de la télé : acheter des acteurs pas cher avant qu"ils soient connus. C"est très habile, mais très injuste... La presse parle souvent des exigences financières des vedettes du petit écran, mais ce que les journalistes oublient de mentionner, c"est que ces acteurs essaient seulement, le plus souvent, de réparer les injustices subies avant la notoriété ! »
La main de l"enfer« Je voulais être plus impliqué dans la description et le vécu de mon personnage, alors, dès la deuxième année, je me suis mis à proposer à Chris Carter (le créateur et scénariste du film et de la série) des idées pour certains épisodes de la série (La colonie, Anasazi). Ce qui m"intéresse, ce n"est pas tant les histoires de mutants ou d"extraterrestres, mais plutôt la psychologie des personnages. Le seul épisode que j"ai vraiment conçu entièrement était pour Mitch Pileggi, l"acteur qui incarne Skinner, le directeur adjoint du FBI. Il apparaît souvent dans la série, mais seulement pour quelques scènes. On ne sait pratiquement rien de lui. Je voulais qu"il ait un épisode pour lui tout seul, alors je lui ai écrit La visite. Il a même une scène un peu... chaude ! (Sourire complice.) Il était très content. »
Folie à deux« Je pense que Mulder ne fait pas vraiment confiance à quelqu"un d"autre que Scully. Il est très solitaire. Elle est la seule à le prendre au sérieux. Je ne sais pas s"ils sont amoureux. D"une certaine manière, leur relation est plus profonde que ça, puisqu"ils ne pourraient pas vivre l"un sans l"autre. « Quand je joue une scène avec Gillian Anderson, il y a toujours des petits regards entre nous qui veulent dire "qu"est-ce que tu penses de ce qui est en train de se passer ?", sans que nous ayons besoin de parler. C"est un peu comme s"il y avait des secrets entre nous. Tout passe par une communication qui dépasse les mots. Peut-être, après tout, peut-on interpréter cela comme de l"amour. (Sourire cynique.) Mais de là à imaginer Mulder et Scully en couple... Je ne pense pas que cela viendra un jour. L"intrigue est si touffue dans les épisodes d"X-Files, et le scénario tellement concentré sur les phénomènes paranormaux, que j"imagine mal Mulder et Scully cachés quelque part, attendant les méchants tout en discutant du problème de la lunette des toilettes qui est tout le temps relevée ! ça, c"est pour Dynasty ! « Bien sûr, tout le monde est dans l"attente du moment où ils vont coucher ensemble. Mais on a déjà passé cinq ans sans montrer une scène de sexe, alors qui peut savoir quand ça arrivera ? Vous avez vu le film ? Vous avez vu la scène où l"on croit que ça va arriver. Moi aussi, j"ai pensé que cela arriverait à ce moment-là. Quand j"ai vu le film, j"ai crié comme tout le monde dans la salle... Mais après tout, peut-être que leur relation dure depuis cinq ans justement parce qu"ils n"ont pas couché ensemble ? ! »
Aux frontières du réel « J"essaie de jouer de la manière la plus réaliste possible. Dans la vie, il y a des hauts et des bas, donc quand on joue, il ne faut pas rester "en haut" tout le temps. Est-ce que dans la vie on pleure ou on crie sans discontinuer ? Je sais qu"il y a des gens qui disent : "A quoi bon le regarder ? Il ne fait rien." Mais c"est comme ça que je joue et c"est comme ça que je peux garder mon intégrité. Certains comprennent, d"autres pas. C"est comme ça. Ce qui est amusant, c"est que, en tant qu"acteur et en tant que spectateur, j"aime les acteurs qui font ce que je ne fais pas ! Comme Nicolas Cage, par exemple. J"adore Marlon Brando, Robert Duvall, Al Pacino - c"est le meilleur - et tellement d"autres... Je me sens honteux d"oublier de citer tous les autres... Ah oui, Sean Penn, aussi. « Jouer procure une sorte d"inconscience, ou du moins un manque de conscience de soi. On s"oublie complètement. Si vous ne pouvez pas vous supporter, ce n"est pas grave. Chez les créateurs, les artistes, on retrouve souvent cet aspect d"oubli de soi. Ma citation favorite sur le métier de comédien vient d"un acteur - je ne me rappelle pas son nom - qui disait : "Son problème, c"est qu"il s"aime, mais qu"il ne sait pas si c"est réciproque." (Rires.) »
Métamorphoses « Le pari le plus difficile avec le film était de le rendre accessible à la fois aux fans de la série et à ceux qui ne l"ont jamais vue. Comment faire pour que quelqu"un qui ne connaît pas la série ne se fasse pas larguer dans les vingt premières minutes ? Comment faire aussi pour que ceux qui sont fans de la série n"aient pas le sentiment qu"on reprenait tout à zéro ? Je crois que ça, on l"a réussi. Les novices auront bien l"impression de découvrir un monde nouveau et les autres comprendront et apprécieront les sous-entendus et les allusions à la série qu"on a glissés ici ou là. « En tout cas, pour moi, en tant qu"acteur, c"était assez paradoxal d"avoir à jouer Fox Mulder comme au début ; il fallait que je me remémore ses principaux traits de caractère, alors que maintenant j"ai plutôt tendance à le jouer en considérant certaines choses pour acquises. J"ai donc dû le réapprivoiser. « Que Rob Bowman soit le metteur en scène du film ne nous changeait pas beaucoup, puisqu"il a réalisé plus de vingt-cinq épisodes de la série. On était en pays de connaissance ! Et c"était très agréable : il savait comment je travaillais, je savais comment il travaillait, et on savait tous les deux de quoi il était question. En plus, il est très doué pour s"amuser avec les gros jouets et tout ce qui est nécessaire pour faire d"un feuilleton télé un film, un vrai. »
Tempus fugit« J"aurais bien aimé collaborer au scénario du film, mais je n"ai pas eu le temps. On était en plein milieu de la quatrième saison, j"avais deux semaines de vacances à Noël, après dix mois sur les plateaux de Vancouver, à raison de douze heures de tournage par jour... J"avoue que j"ai préféré rentrer chez moi, à Los Angeles, plutôt que de travailler sur le scénario avec Chris Carter. On dit souvent qu"un acteur a beaucoup de temps libre entre les prises, mais le processus d"écriture demande une autre forme de concentration... « Je n"ai pas le temps non plus de tourner dans des longs métrages. Je l"ai fait l"année dernière avec Playing God, mais c"était au détriment de mes vacances, et je ne recommencerai pas ! George Clooney, lui, peut tourner des films tout en continuant Urgences, car il n"est pas de toutes les scènes de la série. C"est un personnage parmi d"autres. Dans X-Files, il n"y a que Mulder et Scully. Tant que je suis dans la série, il faut que je mette de côté mes projets cinéma. C"est dommage : j"ai dû ainsi renoncer à tourner avec Oliver Stone, qui est un de mes metteurs en scène préférés, car nos emplois du temps n"étaient pas compatibles. Mais un jour, je travaillerai avec lui. »
Les petits hommes verts« Si je fais des cauchemars d"extraterrestres ? Vous avez remarqué, vous les Français, vous utilisez le verbe « faire » des cauchemars, qui est plus actif, alors que nous, Américains, nous employons le verbe "avoir" des cauchemars, qui est plus passif. C"est intéressant, non ? Les Français prennent plus de responsabilités. (Large sourire.) Je rêve d"avoir d"autres boulots, d"autres rôles, mais je ne rêve certainement pas des extraterrestres, parce que moi, je sais que ce ne sont que des enfants dans des costumes de latex ! (Rires.) « Je ne crois pas à la conspiration du gouvernement. C"est un bon ressort dramatique, c"est tout. Le public aime croire aux conspirations. D"abord parce que c"est intrigant. Et aussi parce que c"est rassurant de rejeter la faute sur tous les autres... La vérité, c"est qu"il y a depuis toujours des méchants, qui, d"ailleurs, ne sont pas nécessairement alliés les uns aux autres, qui agissent mal et tirent la société vers ce qu"elle a de plus vil... C"est quand même assez excitant de penser que si on trouvait ces gens et qu"on les tuait, alors le monde entier connaîtrait la vérité et serait heureux. Pour ma part, je pense que la vérité n"est pas ailleurs, mais plus complexe. Nous sommes bons et méchants en même temps, mais ça, personne ne veut se l"entendre dire. « Vous savez, je deviendrais fou si je croyais réellement aux histoires que je joue. Cela donnerait : "Bon, alors là, je suis enfermé dans une pièce avec un alien féroce qui peut changer de forme et me planter un de ses dards dans le dos." Ce serait réellement effrayant si j"y croyais ! Et au niveau du jeu, j"essaie de trouver des parallèles, des éléments de comparaison, qui rendent la situation crédible à mes yeux. C"est sûr, je trouve tous ces mystères, toutes ces conspirations et ces évocations d"extraterrestres un peu envahissants à la longue, mais plus que tout, c"est des longs discours de Mulder et de ses atermoiements que je me lasse. Cette manière qu"il a de tourner toujours autour du pot... »
Le visage de l"horreur« Je suis très fier que Fox Mulder ne ressemble pas à un personnage de soap opera, ou qu"il soit exagérément dramatique. J"aime son sens de l"humour, ses fêlures et, surtout, j"apprécie qu"on ne l"apparente pas à un clone de James Bond. Ce n"est pas un gagnant. Il perd tout le temps. Mais c"est cela qui est bien. Il perd tout le temps et pourtant, le public lui garde toute son estime. « En fait, pour en revenir aux cauchemars, les seuls que je fais concernent le fait que j"interprète le même personnage depuis cinq ans. D"un point de vue créatif, c"est un peu limite, vous ne trouvez pas ? Bien sûr, il m"arrive de me sentir quelquefois piégé dans ce personnage. D"un autre côté, grâce au succès que remportent Fox Mulder et la série, j"aurai certainement un jour des propositions de rôles que je n"aurais jamais eues sans cela. « Bien sûr, on pourrait imaginer que le film, qui a très bien marché aux Etats-Unis, devienne un concept comme James Bond, Star Trek ou La guerre des étoiles. Dans ce cas, je veux bien faire les films. Ce serait une merveilleuse alternative. Je pourrais ainsi faire un film X-Files tous les cinq ou six ans et accepter d"autres rôles dans d"autres films. Le rêve ! Ce qui est sûr, en tout cas, c"est que j"ai décidé de ne pas jouer dans la série plus de sept années. Donc, encore un an et je rends mon tablier ! (1) Parce que j"ai quand même un peu l"impression aujourd"hui, après le film et alors que je suis en train de tourner la sixième saison de la série télé, que tout ce que je fais de ma vie, c"est interpréter Mulder ou en parler ! »