A l'origine, il s'agit d'un roman de Robert James Waller d'à peine 185 pages qui a figuré trois ans sur la liste des best-sellers du New York Times et s'est vendu à plus de 8 millions d'exemplaires. Sur la route de Madison, relate la brève et torride rencontre dans une ferme de l'Iowa, en 1965, d'un photographe de passage, Robert Kincaid, et de Francesca, épouse délaissée. En état de grâce, Clint Eastwood, face à Meryl Streep, signe ici un opus intimiste à deux personnages, son dix-huitième film en tant que réalisateur. Retrouvailles à Carmel avec une star de 65 ans qui reste d'une modestie impressionnante et qui sera au festival de Deauville pour y présenter ses films préférés.
Qu'est-ce qui vous a poussé à porter à l'écran un best-seller au succès si phénoménal?
Le fait qu'il s'agisse d'une histoire d'amour entre deux êtres qui ne sont plus tout jeunes. Au départ, aucun d'eux ne recherche une liaison romantique. Kincaid est là pour photographier les ponts couverts; Francesca essaie de l'aider à les localiser. Leurs rapports sont d'abord amicaux. Puis ils sont intrigués l'un par l'autre, avant d'être attirés sexuellement. La tension dramatique vient du fait qu'ils doivent renoncer au grand amour de leur vie pour des raisons pratiques.
En dépit d'une fin politiquement correcte, il s'agit malgré tout d'un film sur une mère de famille infidèle...
Même si Francesca est une femme adultère, il est difficile de lui en vouloir. Dans ce genre de situation, la plupart d'entre nous éprouveraient le même mélange d'émotions assorties de doute et d'angoisse... Il s'agit d'une aventure unique et, à la fin, elle choisit de ne pas suivre Kincaid et de ne pas abandonner sa famille. Sur ce point, je dirais qu'il s'agit d'un film libéral.
Est-ce qu'on dirige une actrice telle que Meryl Streep?
Meryl arrive toujours avec une idée très réfléchie de son personnage et de ce qu'elle compte faire. On essaie certaines choses pour voir ce que ça donne et on adapte au fur et à mesure. Je n'ai pas voulu répéter comme c'est souvent l'usage. Elle a d'abord été un peu surprise, puis elle a fini par y prendre goût. Après tout, il s'agit de deux personnages qui se rencontrent pour la première fois, comme dans la vie. Meryl et moi, nous ne nous connaissions pas très bien; cela a bénéficié au film. Nous avons tourné durant cinq semaines, au lieu des huit prévues.
Vous voilà un héros romantique. C'est un rôle très différent pour vous?
Je suppose que oui, même s'il s'agit d'un personnage assez proche de moi. Comme celui d'Un frisson dans la nuit. Quelqu'un de normal, d'ordinaire, à l'opposé du héros de film d'action. Je ne suis qu'un acteur et chaque rôle est, pour moi, différent. Ce que je me suis efforcé d'accomplir avec Les Proies, Bronco Billy ou Honkytonk Man. On ne réussit pas à chaque fois, mais ce personnage semble avoir frappé juste.
A-t-il été facile à aborder?
Oui, une fois que je me suis débarrassé de l'aspect arrogant mis en relief par le livre: un type imbu de lui-même, qui se surnomme «le dernier cow-boy» et cite Yeats. Pour moi, ça sonnait faux.
Votre style de réalisateur est de plus en plus épuré...
C'est indispensable avec un film comme Sur la route de Madison, où les mouvements de caméra tarabiscotés auraient été déplacés et gênants. Pour traiter ce genre d'histoire, il faut aller du côté de John Ford et Howard Hawks, éviter d'être racoleur: la caméra bouge sans que sa présence soit discernable.
Quelle est votre réaction de producteur en apprenant qu'un film comme Waterworld a coûté 175 millions de dollars?
Avec un tel budget, j'aurais eu des sueurs froides! Pour ma part, je n'accepterais de produire un film de 100 millions que si j'étais certain de faire croire qu'il en a coûté le double. Aujourd'hui, le vrai risque consiste à faire un film sans effets spéciaux, pour adultes, fondé sur de simples rapports humains.
Vous êtes connu pour tourner très vite, faire une ou deux prises et ne jamais dépasser le budget. Est-ce vrai?
Je ne suis pas sûr que cette réputation soit un avantage au sein d'une industrie célèbre pour ses excès! J'aime travailler vite, c'est vrai. Don Siegel avait l'habitude de dire à ceux qui filmaient une scène sous un tas d'angles différents que n'importe qui pouvait se proclamer réalisateur. Il avait raison. Je déteste filmer des plans dont je ne me servirai pas au montage. Ça va à l'encontre de mes principes. J'aime aussi la spontanéité et, à trop répéter, on finit par perdre le rythme. Je préfère les erreurs, les maladresses, tout ce qui donne l'impression de vérité, de vie réelle. Les dialogues n'ont pas besoin d'être parfaits. Les gens ne s'expriment jamais de manière impeccable. Ils bafouillent et ils cherchent leurs mots. C'est ce que je veux obtenir avec mes acteurs. Gene Hackman, Morgan Freeman, Malkovich n'ont jamais peur, eux, de tâtonner parce qu'ils ont confiance en eux.
Voyez-vous l'inspecteur Harry reprendre du service?
Oh, non! On me le demande constamment, mais le personnage appartient à une autre époque de ma vie. C'était amusant il y a vingt-six ans. Qu'est-ce qu'il pourrait bien faire aujourd'hui? Sortir de sa retraite pour se consacrer à la pêche au lancer ou participer à des tournois de golf pour le troisième âge! Je suis trop vieux pour cela. C'est très déprimant de se «stéréotyper».
Le sénateur républicain Robert Dole a récemment fustigé la violence au cinéma...
Il a parfaitement le droit de donner son avis. Peut-être se sent-il sincèrement concerné, mais j'ai remarqué au cours des années que, lorsque les hommes politiques ont besoin de publicité personnelle, ils s'en prennent toujours au cinéma et au show-business. Certains films sont peut-être excessivement violents, mais il est trop facile de nous rendre responsables de ce qui va mal. Le pays connaît suffisamment de problèmes graves à résoudre en priorité.
Vos films ont rapporté 2 milliards de dollars. Cela vous rend-il fier?
Ce sont des chiffres auxquels je ne pense jamais. Je déteste cette idée que l'on peut réaliser un film dans le seul dessein de rapporter une somme précise au box-office. A Hollywood, c'est ainsi, malheureusement, que se font la plupart des films. Ça n'a rien à voir avec leur qualité. Dans Chasseur blanc, coeur noir, mon personnage, inspiré de John Huston, déclare à un moment: «Il faut oublier que quelqu'un verra votre film.» C'est ma philosophie.
Quel regard portez-vous sur votre carrière?
Je ne sais pas. Le sentiment d'avoir survécu à tout le monde [rire]...
Mais sérieusement...
Je me suis toujours efforcé d'avoir des histoires solides. Certains de mes films ont comporté leur dose de sexe et de violence. Mais, en comparaison avec ce qu'on voit aujourd'hui, L'Inspecteur Harry, par exemple, paraît bien anodin. J'espère avoir diverti le public. J'espère en avoir fait rire quelques-uns. J'espère également avoir amené à réfléchir sur certains sujets. Voilà, c'est tout. Vous savez, le cinéma ne va pas résoudre la crise en Bosnie ou la situation en Afrique. Contrairement à ce que certains aimeraient bien faire croire, le cinéma ne possède pas ce pouvoir.
Quels conseils donneriez-vous aux acteurs débutants?
Cornel Wilde est le premier acteur que j'ai rencontré alors que j'essayais de percer dans ce métier et que je suivais des cours d'art dramatique au L.A. City College. Comme je lui avais fait part de mon envie de devenir acteur, il m'avait recommandé d'économiser mon argent. S'il n'avait pas gaspillé le sien, m'a-t-il dit, il n'aurait pas été forcé d'accepter certains rôles. Je n'ai jamais oublié son avertissement. C'est un moyen de garder son indépendance et de pouvoir patienter en attendant des rôles plus appropriés. A tous les débutants, je conseille d'avoir l'esprit large et d'apprendre le plus possible. La plupart ne pensent qu'à devenir célèbres, alors qu'il faut vraiment aimer ce métier par-dessus tout. Afin d'être capable de faire face à ces rejets et à ces doutes auxquels personne, même ceux qui ont du succès, n'échappe à un moment ou un autre de sa vie.