La sentence claque comme un coup de feu. «J'ai bien peur que vous n'ayez une fausse opinion de moi.» Cette phrase que lance l'inspecteur Harry Callahan - alias Clint Eastwood - dans Magnum Force, en 1973, est une réponse en forme de refus net et précis aux policiers justiciers du film qui souhaitent l'enrôler à leurs côtés pour dessouder les criminels sans autre forme de procès. Mais c'est également une mise au point face aux critiques formulées à l'encontre de L'Inspecteur Harry, premier long-métrage de la série réalisé deux ans plus tôt, en 1971. Il faut dire que la presse était tombée à bras raccourcis sur Harry, cet adepte du Magnum 44 qu'elle avait traité de flic fasciste. Et, plus généralement, si l'on veut bien sortir de la stricte référence à ces deux films, cette apostrophe de Clint/Harry fait écho à l'ensemble de l'?uvre du comédien réalisateur.
Toute la carrière de Clint Eastwood s'est bâtie sur des malentendus. On l'accuse d'être réactionnaire, on le voit défendre les marginaux dans Josey Wales, hors-la-loi ou Bronco Billy. On l'affiche comme l'héritier du Stetson rigide de John Wayne, il possède la démarche longiligne de Henry Fonda et la diction calme et parfois hachée de James Stewart. On le proclame médiocre réalisateur, il signe, avec Honkytonk Man, un grand film aux accents fordiens, proche des Raisins de la colère. On le dit adepte de la musique inventée par Smith & Wesson, il réalise Bird, le plus beau film sur le jazz. Enfin, on le croit héros indestructible, misogyne et hautain, il s'amuse à détruire son image de macho tout au long de sa carrière - de Proies à Sur la route de Madison - et fait deux fois équipe avec un orang-outan.
Clint Eastwood a réalisé 22 films et en a raté... quelques-uns. Il a été dirigé une trentaine de fois par d'autres et pas toujours dans des classiques inoubliables. Des ?uvres purement commerciales alternent avec des films très personnels. Certains ont été des succès énormes, d'autres des échecs retentissants. Mais ni plus ni moins que pour tous les réalisateurs du monde - à ce jour, il n'y a qu'un seul exemple de metteur en scène qui ait réussi une carrière parfaite, c'est Charles Laughton, l'auteur de La Nuit du chasseur; il faut dire qu'il n'en a pas réalisé d'autre.
Plus sérieusement, au-delà de cette carrière en dents de scie et de sa respectable longévité - il n'y a pas de cas de comédiens réalisateurs aussi prolixes - l'?uvre de Clint Eastwood épouse quarante ans de cinéma américain, dont trente derrière la caméra. A travers sa filmographie, c'est l'Amérique qui se met en scène sous nos yeux, c'est l'évolution artistique de Hollywood qui déroule son tapis rouge, c'est la star qui joue de son mythe, ce sont les noces de perle entre l'auteur et le public.
Le réalisateur Alain Corneau, admirateur de la première heure, définit Eastwood comme «un personnage en apparence très clair mais qui, en fait, est d'une complexité inouïe. Très ambigu aussi, ce qui, pour un artiste, est une qualité». Un sentiment qui renvoie aux propos du réalisateur américain: «Pour moi, rien n'est jamais tout blanc ou tout noir. Ce sont les zones d'ombre qu'il est intéressant d'approcher.»
Hors-la-loi solitaire
Aujourd'hui encore, malgré une reconnaissance nationale et internationale, qui a quand même mis du temps à venir - l'unanimité planétaire ne date que du succès et des oscars pour Impitoyable en 1992 - Clint Eastwood fait toujours figure de hors-la-loi solitaire dans le cinéma mondial. Si l'on s'en tient à la stricte analyse du box-office, véritable table des lois à Hollywood et baromètre des rapports avec le public, tout ce qu'il touche ne se transforme pas nécessairement en or, contrairement à un Spielberg, côté réalisateurs, ou à un Tom Cruise, rayon vedettes.
Après le succès d'Impitoyable, il prend une douche glacée à la sortie d'Un monde parfait. Et le triomphe de Sur la route de Madison, pour étonnant qu'il soit - pensez, une histoire d'amour entre un photographe aux cheveux gris branché ponts en bois et une fermière italienne à la frustration chevillée au chignon - est suivi de trois films aux résultats minuscules: Les Pleins Pouvoirs, Minuit dans le jardin du bien et du mal et Jugé coupable. Sans cesse, sur le métier, Eastwood remet son ouvrage. C'est une des leçons paternelles que le réalisateur aime à répéter: «Il me disait d'être obstiné, de toujours avancer. Sinon, c'est la chute.» Son indépendance d'esprit lui joue encore des tours. Mais elle est le creuset de son inspiration. Car il faut lire la carrière d'Eastwood comme on lit sa vie hors des plateaux. L'une ne va jamais sans l'autre.
Clinton Eastwood Jr. naît le 31 mai 1930 à San Francisco, Californie. La vie est difficile, la crise économique frappe de plein fouet cette famille modeste, dont le père est comptable. Les parents Eastwood, Clint et sa grande s?ur Jean, voyagent beaucoup en Californie, les emplois épisodiques de Clinton Sr. ne permettant pas une installation durable sur cette terre pourtant symbole de la ruée vers l'or. La part de gâteau du rêve américain n'est pas au menu de la famille. Le réalisateur s'en souviendra quand il mettra en scène Bronco Billy, l'histoire de ce cow-boy animateur d'un spectacle de cirque dans les années 80, le Wild West Show, qui, malgré un monde qui le dépasse, fera tout pour préserver sa part de rêve américain à lui. De son propre aveu, Bronco Billy reste son film le plus personnel.
A Oakland, où le père finit par trouver un emploi stable, Clint passe son adolescence et ses diplômes universitaires. Une jeunesse citadine entrecoupée de longues périodes chez sa grand-mère, à la campagne, où, garçon solitaire, il apprend le cheval et la nature. Tel père, tel fils, Clint enchaîne les boulots: bûcheron, pompier, ouvrier dans une aciérie, maître nageur et... pianiste et trompettiste de jazz dans les bars. La musique, déjà.
C'est à 12 ans qu'il découvre le jazz, grâce à sa mère, qui lui fait écouter des disques de Fats Waller. Agé d'une quinzaine d'années, il se rend à un concert de Lester Young et tombe en admiration devant un jeune saxophoniste inconnu venu accompagner le maître: Charlie Parker. Quarante ans plus tard, il réalise Bird, surnom donné à ce musicien de génie, et produit l'année d'après, en 1989, un documentaire sur Thelonious Monk.
Sa passion pour la country vient à 19 ans. Bûcheron dans l'Oregon, il atterrit un soir dans un bar où se produit l'orchestre de Bob Wills. Une révélation. En 1982, il rend hommage à cette musique avec Honkytonk Man. Le héros, Red Stovall, est un heureux mélange de trois vedettes du genre: Hank Williams, Jimmie Rodgers et Red Foley. Mais, puisque chez Clint Eastwood tout est mêlé, la passion comme la création, il écrit aussi les musiques des chansons de plusieurs de ses films, Bronco Billy et Le Maître de guerre notamment, chante le générique de Ça va cogner, compose toute la partition de Honkytonk Man et joue de la touche noire et blanche sous le regard énamouré de Rene Russo - une fille, qu'on se le dise - pour le film de Wolfgang Petersen, Dans la ligne de mire. Il a également composé la chanson Espacio, que l'on pourra entendre à partir du 6 septembre dans son nouveau film, Space Cowboys.
«Quand j'ai commencé, je savais qu'être acteur était un métier à risques, mais dans un coin de ma tête, j'étais persuadé qu'il y avait une place pour moi», déclarait Clint Eastwood au magazine Première, en 1990. «Je n'avais pas de grandes ambitions. Je voulais seulement travailler aussi souvent que possible en espérant faire des progrès et décrocher des rôles de plus en plus importants. Ce qui est sûr, c'est que je ne pensais absolument pas à la mise en scène.» C'est vrai. Eastwood est venu à la réalisation quasiment du jour au lendemain. Parce qu'à force d'interroger Ted Post, le réalisateur de Pendez-les haut et court, sur la technique cinématographique, à force de voir travailler son ami Don Siegel, avec qui il tourne cinq films, il décide tout simplement de sauter le pas, quand son amie Cheryl Heims lui met entre les mains le scénario d'Un frisson dans la nuit - en VO, le film s'intitule Play Misty for Me, titre d'une chanson composée par Erroll Garner: le jazz, encore, toujours.
Réalisateur sans véritable préméditation, il est également devenu comédien par hasard. Parce que deux amis apprentis acteurs rencontrés à la base militaire de Ford Ord, près de Carmel - il deviendra le maire de la ville quelques années plus tard, en 1986 - le poussent à franchir les grilles du studio Universal, qui recrute de jeunes têtes. Essai transformé: il y entre en 1954 pour quatre ans. Cette façon de réagir en fonction des circonstances, et non par rapport à un quelconque plan de carrière, est le trait de caractère principal d'Eastwood, qui avoue préférer l'instinct à la trop longue réflexion. Mieux: c'est aussi le moteur du héros eastwoodien. De Harry, qui ne se pose pas vraiment de questions quand un psychopathe le tient en joue, à Josey Wales, qui part à la recherche des «bottes rouges», les assassins de sa femme et de son fils, jusqu'au plus remarquable, William Munny, l'ancien pistolero d'Impitoyable devenu fermier, qui décide d'aller faire la peau du shérif sadique et tyrannique de Big Whiskey.
Mais l'instinct n'est pas forcément suffisant pour construire un personnage dramatiquement fort. D'où, dans sa galerie de portraits, la récurrence de l'obsession. Clint Eastwood se dit têtu et obstiné, ses héros le sont davantage. Quel est le point commun entre Charlie Parker, Frank Morris (L'Evadé d'Alcatraz), Harry Callahan, John Wilson (Chasseur blanc, c?ur noir) ou Steve Everett (Jugé coupable), si ce n'est jouer parfaitement un solo de saxo, réussir une évasion, arrêter un criminel, tuer un éléphant ou innocenter un condamné à mort, quel qu'en soit le prix? Quant à Space Cowboys, il parvient enfin, après quarante ans, à embarquer avec ses vieux potes, anciens aviateurs, pour un vol dans l'espace. Une obsession liée à cette recherche perpétuelle du rêve américain, point de mire du héros eastwoodien. D'où le malentendu. Quand L'Inspecteur Harry sort, en 1971, c'est le tir groupé sans sommation. La presse américaine et française aligne ce flic jugé réactionnaire qui préfère, pour résumer, le Magnum 44 aux menottes. Il n'y a guère que Rolling Stone, journal peu soupçonnable de conservatisme, auprès duquel il trouve grâce. En dehors de l'obsession - à ne pas confondre avec l'extrémisme - qui fait courir Harry, le film s'affiche pourtant comme le précurseur d'une longue liste d'?uvres sur la paranoïa urbaine qui agite le cinéma américain dans les années 70 et dont Taxi Driver, de Martin Scorsese, en 1975, est la borne centrale.
Si L'Inspecteur Harry peut rester ambigu, complexe à tout le moins, c'est parce qu'il creuse les limites de la justice, les failles du comportement humain, et met en balance l'instinct et la raison, vieux credo du réalisateur. Comment expliquer autrement que, dans Sudden Impact, le quatrième film de la série, qu'il met lui-même en scène pour la première fois, en 1983, Harry Callahan, revenu d'entre les morts, hésite puis laisse libre la jeune Jennifer, femme violée qui a tué un à un ses agresseurs? La question a parfois plus d'importance que la réponse.
Enorme succès public, L'Inspecteur Harry reste le point d'ancrage de la carrière d'Eastwood. Toute sa filmographie, passée et future, fait constamment écho à ce personnage et à ce film. Lui qui a commencé gentil cow-boy propre sur lui et rasé de frais dans la série télé Rawhide, a immédiatement brisé cette image, sur un coup de tête, en acceptant d'aller se perdre en Espagne pour le tournage d'un western italien réalisé par un certain Sergio Leone, qui préféra signer Bob Robertson pour faire plus typique. Pour une poignée de dollars suivi par Et pour quelques dollars de plus et Le Bon, la brute et le truand - trois gros tabacs - font du personnage d'Eastwood, l'homme sans nom, un héros ni blanc ni noir, qui ne supporte pas qu'on lui dicte ses actes. La faille est là, qui ne demande qu'à se creuser. Les personnages eastwoodiens ne sont pas forcément sympathiques. Et préfèrent le revers de la médaille à l'éclat des apparences.
Et puis il y a Clint Eastwood, la star. Voyez Bruce Willis, Mel Gibson ou Tom Hanks sortir de l'ascenseur d'un grand hôtel: tout le monde se lève, pousse des cris et s'en va chercher sa signature dans la bousculade provoquée par quelques malabars aux oreilles branchées sur un vague QG. Voyez Clint Eastwood sortir du même ascenseur: c'est le silence, une chape de plomb impressionnante qui s'abat sur les fauteuils, comme pour ne pas déranger l'homme, qui s'en va déjà, porté par de grandes jambes enfoncées dans une paire de mocassins jaunes qui jurent parfaitement avec son costume beige. Nobody's perfect.
Et puis il y a Clint Eastwood, l'homme de spectacle. Celui qui aime les histoires et les genres, celui qui se refuse à photocopier ses films pour mieux s'amuser des déclinaisons qu'il apporte à ses personnages, celui qui fait de Ben Schockley (L'Epreuve de force) un cousin misanthrope et borné de Harry; de Wes Block (La Corde raide), un autre torturé, ambigu; et de Nick Pulovski (La Relève), un dernier parent vieillissant et à bout de souffle, prêt à passer la main - basta, ça suffit. Celui, enfin, connaisseur aigu du système, qui accepte, sans grand plaisir, de jouer dans La Dernière Cible et Pink Cadillac, parce qu'il sait qu'ainsi la Warner donnera un coup de main à sa maison de production Malpaso pour mettre sur pied Bird, un film auquel il tient beaucoup. Un accord tacite qui existe depuis près de trente ans.
Space Cowboys arrive à point pour boucler l'article. Tout, la production, le scénario, la réalisation sont autant de ricochets à sa carrière. Clint Eastwood sort de trois échecs. Sa peinture bien sombre d'un monde sudiste hors du temps (Minuit dans le jardin du bien et du mal), sa mise en cause des abus de pouvoir (Les Pleins Pouvoirs), sa prise de position contre la peine de mort (Jugé coupable), n'ont pas intéressé grand monde. Il doit redresser la barre. Comme il l'a fait à plusieurs reprises en de pareil cas, il choisit l'option grand public - en personnage complexe qu'il est, la raison l'emporte donc bien parfois sur l'instinct. Et décide de mettre en scène quatre papys aviateurs (James Garner, Tommy Lee Jones, Donald Sutherland et lui-même), obligés de reprendre du service et de partir dans l'espace réparer un vieil engin qui menace de faire mal en tombant sur Terre. Eastwood joue le chef du groupe, personnage rétif à l'autorité qui emmerde à peu près tout le monde, surtout le patron de la Nasa, qui ne connaît de l'espace que celui situé entre son bureau et son fauteuil. Et voilà nos quatre vermeilles qui s'entraînent comme des bleus à la manière des cracks du film de Philip Kaufman L'Etoffe des héros, auquel Space Cowboys rend un hommage appuyé et souriant en appelant le quatuor: l'étoffe des rétros.
Space Cowboys est sans nul doute le film le plus drôle d'Eastwood. Et quand on dit drôle, ce n'est pas un rictus façon Callahan par-ci par-là, c'est de la franche rigolade. Jamais Eastwood ne s'est autant moqué de ce héros hiératique qu'il a si souvent incarné, jamais il ne s'est mis autant à l'unisson de ses partenaires, qui prennent un grand plaisir à renvoyer les jeunes morveux à leur maquette de navette pour clamer haut et fort que les vieux ne sucrent pas tous les fraises. Surtout, Space Cowboys est un film profondément humain, moins désabusé que ses précédents. Revigorant aussi, certainement, qui aime à rappeler que l'homme vaut mieux que la machine, que la simplicité dans la mise en scène est toujours préférable à la débauche d'effets, que le rêve est toujours possible. Toujours lui.
Space Cowboys est donc à ranger sur l'étagère bien remplie des réussites. Mais il symbolise aussi la ligne créatrice d'un artiste passionnant. En trente ans de carrière, Clint Eastwood a réalisé ce à quoi rêvent beaucoup d'auteurs: faire venir le public vers ses ?uvres personnelles et façonner ses films commerciaux à son propre univers. En équilibre sur une corde raide dans un monde impitoyable.