A près les triomphes de Mystic River et de Million Dollar Baby, Clint Eastwood revient avec Mémoires de nos pères, fresque mélancolique consacrée à la bataille d'Iwo Jima - l'un des plus violents face-à-face entre Américains et Japonais durant la Seconde Guerre mondiale - et à l'histoire vraie de trois soldats transformés, malgré eux, en héros à cause d'une photo qui servira à manipuler l'opinion publique. En 2007 sortira Letters from Iwo Jima, l'histoire de cette même bataille réalisée par le même Eastwood, mais vue du côté japonais.

Clint Eastwood, 76 ans, a reçu L'Express dans ses bureaux au sein des studios de la Warner, à Los Angeles. Il n'a rien perdu de son charisme. Réputé taciturne, il s'est montré chaleureux, laissant apparaître une personnalité où pointent, tour à tour, assurance, gravité, tendresse, pragmatisme, nostalgie et humour.

Avez-vous des souvenirs personnels de la bataille d'Iwo Jima et de cette fameuse photo de Joe Rosenthal?

J'avais 15 ans, j'habitais à Oakland, près de San Francisco, et tous les journaux en parlaient. La photo a été publiée partout. Je ne comprenais pas le symbole d'unité qu'elle représentait, mais dans les années 1950 on l'évoquait encore. J'étais alors étudiant en art dramatique et un professeur nous l'avait montrée en nous disant: «Jouer, c'est cela: l'effort et le travail en groupe.» La phrase a dû me marquer: je travaille avec la même équipe depuis très longtemps.

Qu'est-ce qui vous a le plus touché dans cette aventure?

La bataille d'Iwo Jima a été la plus grande de toute l'histoire de la marine américaine. Les soldats qui y ont participé n'étaient que des gamins. Ils savaient qu'ils allaient se battre pour leur pays sans se rendre compte de ce que cela voulait dire. Ils y ont tous perdu leur innocence. Ils ont grandi trop vite. A deux ou trois ans près, j'aurais pu être l'un d'eux?

Vous y donnez aussi votre définition du héros.

J'ai toujours pensé qu'un vrai héros ne parle pas de ce qu'il a fait. J'ai tout lu sur Iwo Jima, notamment les récits sur ces soldats qui se sont jetés sur des grenades pour protéger leur camarade. Pourquoi un tel geste? Les actes héroïques sont le plus souvent instinctifs. Je ne crois pas qu'un gars se dise: «Je vais faire ceci ou cela.» La guerre ne ressemble pas à un film. Chacun essaie de rester en vie. Et personne ne se vante. Quand j'ai débuté, je suis devenu ami avec le fils d'Audie Murphy [le soldat le plus décoré de la guerre et une star des années 1950]: son père était quelqu'un de très silencieux, il ne racontait rien, et il ne marchait certainement pas comme John Wayne traversant la rue pour aller au saloon.

Etes-vous conscient qu'avec le temps vous gagnez en gravité?

J'ai toujours participé à des films auxquels je croyais. Sans doute, à un moment, me suis-je installé dans une certaine facilité. La pression me poussait à enchaîner les films, et j'en ai certainement fait qui ne m'enthousiasmaient pas. Aujourd'hui, il ne faut plus me demander de recommencer la même histoire ou de tourner un truc commercial. En revanche, je vais me battre pour les projets qui me tiennent à coeur. Comme Mystic River et Million Dollar Baby, dont personne ne voulait.

Vous avez toujours défendu votre individualisme. D'où vient-il?

J'aime les gens qui défendent leurs idées sans baisser les bras. Je suis individualiste depuis le jour où j'ai dit à mon père que j'allais étudier l'art dramatique. Il m'a répondu: «Ne fais pas ça et trouve un boulot sérieux.» Je ne l'ai pas écouté. Quand vous croyez en quelque chose et que cela vient des tripes, il faut le faire.

On vous dit souvent proche de réalisateurs d'autrefois, comme John Huston, Raoul Walsh, Howard Hawks, John Ford ou Don Siegel. Avez-vous ces noms à l'esprit quand vous tournez?

Non. J'ai grandi en voyant leurs films comme ceux de metteurs en scène européens ou japonais, sans jamais chercher à les imiter. Que certains des plans que je tourne soient, inconsciemment, proches des leurs, c'est bien possible, mais je suis ma propre route. Cela n'empêche pas que j'adorerais pouvoir aller piquer une image chez Ford, Walsh ou Huston. Et je suis persuadé qu'avoir vu Yojimbo, de Kurosawa, a influencé ma décision d'accepter ce petit film italien intitulé Pour une poignée de dollars. [Sergio Leone, le réalisateur, s'était inspiré du scénario de Yojimbo.]

Peut-on dire que tout film est une autobiographie déguisée?

[Grand éclat de rire.] Peut-être. Mais je ne l'ai jamais vu sous cet angle. Même si certaines histoires m'attirent, elles ne sont pas autobiographiques. Beaucoup de gens ont établi un lien entre Robert Kincaid, le personnage de Sur la route de Madison, et moi parce que, comme lui, je traversais le pays en camion quand je partais en repérages. Mais je n'étais pas photographe et je n'ai jamais rencontré de femme mariée italienne? Sait-on d'où viennent les idées? Mémoires de nos pères, qui est une histoire vraie, traite des relations entre parents et enfants. Le thème est aussi présent dans Million Dollar Baby, une histoire totalement inventée cette fois, où l'entraîneur trouve en cette jeune boxeuse une fille idéale, tandis qu'elle trouve en lui le père qu'elle a perdu. Le thème doit sans doute être proche de moi. Car Mémoires de nos pères est bien plus qu'un film de guerre: il raconte des gens qui ont sacrifié leur vie, qui sont restés hantés par ce qu'ils ont fait ou par ce qu'on leur a demandé de faire, et qui n'ont pas pu en parler à leur famille pendant des dizaines d'années. Il y a là quelque chose de très mystérieux et qui me passionne.

Certains ont tendance à vous voir systématiquement derrière vos personnages. Qu'en pensez-vous?

C'est peut-être plus facile de voir en moi le flic qui se bat pour le droit des victimes et dénonce un système politique corrompu [allusion à L'Inspecteur Harry] sans essayer de comprendre pourquoi, justement, ce personnage agit ainsi. Peut-être a-t-il perdu un grand amour et que seule une grande douleur le guide? Mais, que voulez-vous, il y a aura toujours des gens pour m'imaginer en train de tirer et de dire: «Make my day!» [Fais-moi plaisir! ]? [Sourire amusé.]

Vous aimez votre pays mais cela ne vous empêche pas d'être parfois très critique.

J'aime ce pays, c'est vrai. Mais je ne suis pas d'accord avec tout. Mémoires de nos pères en est une preuve. Et je n'ai jamais été pour la guerre en Irak. Je ne suis pas davantage du côté de l'ONU, qui me semble être une organisation passablement corrompue. Je suis pragmatique: j'ai toujours pensé qu'il était trop tôt pour changer le régime irakien. Mais si vous tenez absolument à y aller, et je dis bien si, alors on passe à la scène suivante: ne virez pas la Garde républicaine de Saddam Hussein, mais engagez-la et payez-la deux fois plus qu'elle ne l'était, ce qui sera toujours moins qu'un salaire américain. Installer une démocratie en Irak me paraît irréaliste. J'aime la démocratie et je n'ai aucune sympathie pour les dictateurs, mais on ne peut pas forcer des gens à prendre des décisions dont ils ne veulent pas. Quant au pétrole, oui, il est normal d'en vouloir, mais achetez-le, ne le confisquez pas.

Mémoires de nos pères dénonce les manipulations politiques en temps de guerre et on peut y voir un parallèle avec la situation actuelle.

Tout ce qui est montré dans le film s'est vraiment passé. Les gens peuvent dire que j'ai voulu parler d'aujourd'hui, mais le fait est que je raconte simplement une histoire vraie. On peut comprendre le personnage qui orchestre la manipulation: il fait son boulot et il a besoin que la vente d'obligations pour financer la guerre soit un succès. Toujours est-il qu'au final il a quand même utilisé ces soldats et leur famille. Mais bon, c'est vrai, il y a un parallèle avec ce qui se passe aujourd'hui, et peut-être que je savais qu'il serait fait.