En gros, dans ce métier, il y a les bravaches qui vous somment de les aimer ou de passer votre chemin et ceux, plus rares, qui affichent leurs doutes. Claude Miller est de cette catégorie d"artistes modestes, policés en toutes circonstances, qui savent que quand on se penche sur le miroir aux alouettes, on risque de tomber dedans. Mais ça n"empêche pas l"orgueil. Le voilà Prix du Jury (ex aequo avec Fête de famille de Thomas Vinterberg) à Cannes pour La classe de neige, son dernier film. Après trente ans de carrière et dix longs métrages, être sélectionné pour la première fois ET récompensé, ça fait quand même du bien. Scorsese a aimé (il le lui a écrit), la presse internationale aussi. Quant aux délibérations du Jury, elles lui sont restées secrètes. « Je ne te dirai rien avant cinq ans », a dit à Claude Miller son vieux pote Alain Corneau, juré au Festival. « Pour l"instant, le salaud a tenu parole », commente Miller, en souriant, qui promet de le « torturer pour essayer d"en savoir plus ». Mais nul besoin de le torturer, lui, pour évoquer ce film trouble, tellement dans sa manière. Depuis toujours, les peurs de l"enfance et les hantises de l"horreur campent au c?ur de son univers, où les démons côtoient les merveilles. De Garde à vue (81) à La petite voleuse (88) en passant par Mortelle randonnée (83) L"effrontée (85) ou L"accompagnatrice (92), Miller a montré de près ou de loin « comment les enfants gèrent la monstruosité du monde des adultes ». Dans un style qui marie une vision naturaliste et des bouffées d"onirisme, le cinéaste, tout en se disant « très fidèle au roman d"Emmanuel Carrère », renoue dans La classe de neige avec sa thématique favorite. Cette histoire d"un adolescent en classe de neige, assailli par des fantasmes morbides et qui attend le retour d"un père au comportement pour le moins étrange, c"était « pour lui ». Bien sûr, devant pareil sujet, il y eut sauve-qui-peut général. Bien avant certaines affaires tristement célèbres, les sujets évoquant la pédophilie effarouchaient ceux qu"on nomme pudiquement « les décideurs ». Confronté à des partenaires qui s"attendaient à produire l"histoire du « fils de Dutroux », Miller eut un mal fou à monter son film. C"est finalement avec sa propre société de production (et sa femme Annie pour productrice) et grâce au soutien de Warner France que le réalisateur put mener à bien son délicat projet. Evidemment, les victimes du politiquement correct y sont allés de leurs commentaires. Et notamment la Commission de censure qui interdit le film aux moins de 12 ans, ce que Miller juge normal, mais avec, dans ses attendus, ce jugement : « Film montrant un enfant extrêmement perturbé par un père avec qui on comprend qu"il a eu des relations sexuelles. » Or, ni le roman ni le film n"évoquent un quelconque inceste. La seule scène qui pourrait prêter à confusion montre un père dépressif (et, de toute évidence, profondément dérangé) pénétrant dans la chambre de ses enfants et leur manifestant une affection douloureuse. « En fait, déclare Claude Miller, Carrère et moi avons écrit cette scène en toute innocence. Elle est même pompée sur une séquence de Shining (de Stanley Kubrick) où l"on voit Nicholson, au bord de disjoncter, venir dire à son fils qu"il l"aime. Depuis, j"ai appris, et c"est un fait établi par les criminologues, que les pédophiles criminels ne touchent jamais à leurs propres enfants. » Face à tous les procès d"intention, qui, soit dit en passant, sont franco-français, le film marchant très bien à l"exportation, Miller se retranche derrière son credo : « Nous sommes des machines à fantasmer et les enfants bien plus encore que les adultes. » Aussi, quand le cinéaste doit représenter les fantasmes de violence d"un enfant, le fait-il avec une outrance expressionniste qui dérange. « J"ai fait un petit film gore à la Wes Craven à l"intérieur de mon film. Parce que les gosses d"aujourd"hui, leur représentation de la violence, c"est celle de la télé et des films d"horreur, dont ils raffolent. D"une manière générale, quand on fait des rêves, on fait du cinoche, on utilise des filtres, on y met de l"emphase, on surcharge le trait... » Le « vieux Miller judéo-chrétien », comme il se qualifie lui-même, a pu d"ailleurs évaluer lui-même, grâce à ses jeunes acteurs (Clément Van Den Bergh et Lokman Nalcakan, tous deux formidables), la lucidité tranquille d"enfants qu"on veut parfois surprotéger dès lors qu"il est question de sexualité. « Les gosses de 13 ans d"aujourd"hui savent tout sur tout. Pour la seule scène un peu délicate du film, celle de la première pollution nocturne, j"ai demandé à Clément s"il savait de quoi il s"agissait. Il m"a répondu : « Ben ouais, il a joui. » Et la seule chose qui le préoccupait, c"était qu"il devait jouer l"épouvante. Il me disait : « Pourquoi ça m"épouvante ? C"est vachement agréable ! » Finalement, c"est de ça que traite le film : un monde d"adultes hypocrite et contradictoire où l"on feint d"ignorer ce que savent les enfants et à qui l"on ment pour conjurer leurs peurs. Mais comme le dit Claude Miller, qui connaît bien son Bettelheim, « ces peurs sont fondatrices. C"est le principe des contes de fées. Il y a toujours un Barbe-Bleue, un roi cruel, un ogre terrifiant qui sont des représentations de l"autorité paternelle... » Au fait, quelles étaient les peurs du petit Claude Miller ? « J"étais traumatisé, comme tous les petits Juifs nés pendant la guerre, par ce qu"on m"avait raconté des rafles et des départs en train... Ça a créé toute une mythologie de la terreur, qui a fait de moi un enfant anxieux. J"avais l"angoisse des atteintes physiques, des coups, des mutilations, la phobie des coupures... » C"est sans doute pourquoi les enfants tourmentés, fugueurs, hypersensibles des films de Claude Miller sont toujours aussi touchants. Ils ont des désirs, des colères, des effrois, des violences qui transcendent la représentation condescendante de l"enfant à l"écran. Et avec les mômes, il a ceci en commun : « Leur seule arme contre le monde, c"est l"imaginaire. »