Vous qui faites du cinéma depuis une quarantaine d'années, vous appartenez au Club des 13, qui dresse un bilan plutôt sévère de la production actuelle. N'avez-vous pas l'impression que ce milieu n'en finit pas de râler et de se plaindre?

Ce n'est pas faux ! Mais le Club des 13 ne se plaint pas. Nous voulons réformer, c'est différent. De quoi aurait-on à se plaindre ? Pascale Ferran a reçu un césar, mon film a attiré 1,7 million de spectateurs, Jacques Audiard est considéré comme l'un des plus grands metteurs en scène français. Nous disons seulement que le système recèle des failles dangereuses. Et que ces dysfonctionnements sont responsables de la médiocrité ambiante du cinéma français actuel.

Vous parlez de médiocrité, mais l'année 2008 semble paradoxalement prolifique : il y a le succès phénoménal de Bienvenue chez les Ch'tis!, les oscars de La Môme, une palme d'or pour Entre les murs...

Certes. Mais, parmi ces trois films, deux n'entreront pas dans l'histoire du cinéma - je vous laisse deviner lesquels... Et puis il s'agit d'une addition de cas particuliers. Ce que défend le Club des 13, c'est une approche plus globale du problème. La malice mercantile est une chose, l'art en est une autre. On peut concilier les deux, à condition que les décideurs soient un peu passionnés. Comme à l'époque de Truffaut et des autres: les investisseurs étaient alors des aventuriers. Ils n'avaient pas forcément bon goût ! Mais ils n'étaient pas non plus des apparatchiks des grands médias ou des experts-comptables, plus soucieux de l'avenir de leur entreprise que de celui du cinéma...

Dans ce cas, que penser des nouveaux investisseurs du secteur, tels Orange ou d'autres opérateurs Internet?

Du bien. En tout cas, pour l'instant. J'ai l'impression que les décideurs de ces supports-là sont moins condamnés au consensus. Espérons qu'ils conserveront ce libre arbitre - contrairement à ces escouades de programmateurs et d'acquéreurs qui ont peur de leur chef, de leur ministre et de leur ombre. Ce sont eux qui créent la télévision qu'on a. Avec ses bons et ses mauvais côtés, mais qui est contraire à l'évolution d'un art.

Le Club des 13 remet en question le fonds de soutien [subsides prélevés sur les entrées, reversés automatiquement au producteur pour son film suivant] perçu par les chaînes de télévision coproductrices. Au regard de la tempête que traverse France Télévisions, vous n'avez pas choisi le meilleur moment pour contester cet état de fait...

Peut-être. Mais, à la base, la loi stipule qu'une chaîne de télé doit reverser un pourcentage de ses bénéfices à la création cinématographique. Au nom de quoi devrait-elle empocher cet argent, avec en plus les intérêts si le film marche bien en salles ? Quant à la tempête que vous évoquez, je trouve plutôt moral le principe d'une diminution, voire d'une suppression de la publicité sur les chaînes publiques. Maintenant, s'il existe un manque à gagner de 200 à 300 millions d'euros que l'Etat refuse de combler, il y a effectivement tout lieu de s'inquiéter.

A la suite des propositions lancées par le Club des 13 pour réformer la politique du cinéma français, Véronique Cayla [directrice du CNC] et Christine Albanel [ministre de la Culture] ont mandaté une commission. Où en est-elle ?

Le Club des 13 est partie prenante de cette commission, à laquelle participent également des syndicats de producteurs et de réalisateurs. Idéalement, elle devrait remettre un rapport proposant des décisions concrètes en avril 2009. Aujourd'hui, la politique du cinéma se résume essentiellement à la gestion du fonds de soutien. Malgré l'énorme succès de Bienvenue chez les Ch'tis! - cette hirondelle qui ne fait pas le printemps - il apparaît que les films d'auteur populaires ont de plus en plus de mal à se monter financièrement. Il y a diverses explications à cela, mais la plus évidente résulte du mariage contrenature du cinéma et de la télévision. On paie aujourd'hui la rançon d'un système qui nous a longtemps profité: l'obligation d'investissement des chaînes de télé. Lesquelles privilégient des oeuvres formatées pour maintenir leur Audimat.

Pourtant, tous vos derniers films ont été en partie financés par France Télévisions...

Effectivement, je n'ai pas à me plaindre. Sauf qu'il est question non pas de ma personne, mais de l'intérêt général. Doté d'un casting de rêve et soutenu par un grand groupe comme UGC, Un secret partait avec de bonnes chances d'être produit. D'ailleurs, le film aurait tout aussi bien pu se monter avec un autre réalisateur de ma génération ou de ma réputation - et avec autant de succès. Cela dit, au début, France 3 ne voulait pas entendre parler du projet. Les gens de la chaîne trouvaient le scénario trop compliqué. Il a fallu toute la force de frappe d'UGC pour les convaincre. Avec La Petite Lili, ça a été encore plus difficile. La Mouette, dont s'inspirait le scénario, n'était pas à leurs yeux une oeuvre à succès ! Anton Tchekhov, ce n'est pas très "Sofica friendly" [une Sofica est une société anonyme de financement audiovisuel] ! On a démarré le tournage sans avoir bouclé le financement, en espérant que France Télévisions et d'autres investiraient en voyant les premières images. Heureusement, c'est ce qui s'est passé. En attendant, on a vécu sur des emprunts bancaires, des escomptes très dangereux pour le producteur, etc.

Un secret a attiré 1,7 million de spectateurs. Vous n'avez dû avoir aucun mal à enchaîner avec un nouveau long-métrage...

Pourtant, le titre - Je suis heureux que ma mère soit vivante - n'est pas très évident. Le sujet ne l'est guère plus : comment un garçon de 20 ans, abandonné à 4 ans, cherche et retrouve sa mère avant de tenter de l'assassiner... L'histoire est tirée d'un fait divers dont Emmanuel Carrère avait fait le récit dans un hebdomadaire. J'ai écrit le scénario avec mon fils, Nathan, et on a réalisé le film ensemble. Effectivement, on n'a pas eu besoin de mettre le pied dans la porte. J'ai même été très bien accueilli. C'est la règle: un succès vous donne le droit d'enchaîner avec un ou deux longs-métrages.

Revenons-en au système. Le bilan 2007 des investissements de France Télévisions est plutôt riche et varié...

Je parle non pas de quantité ni même de qualité, mais d'une certaine forme de cinéma. Je m'explique: l'an dernier, trois studios américains ont financé des longs-métrages devenus les chouchous des cinéphiles français. Il y a eu There Will Be Blood, de Paul Thomas Anderson, où, à la fin, un type éclate à coups de quille de bowling la tête de son partenaire; Sweeney Todd. Le diabolique barbier de Flat Street, de Tim Burton, une comédie musicale saignante sans aucun tube; No Country for Old Men, des frères Coen, un western contemporain. Ne nous faisons pas d'illusions: aucun des trois responsables du cinéma pour les chaînes de télévision actuels, à savoir Pierre Héros [France 2], Daniel Goudineau [France 3] et Laurent Storch [TF 1], n'aurait accepté un de ces scénarios. Et aucun producteur français ne se serait aventuré dans le financement de tels projets.

Encore faudrait-il que des scénaristes français écrivent de pareils scripts...

Mais si aujourd'hui, vous présentiez à ces mêmes chaînes les scénarios que Jean-Claude Carrière écrivait pour Luis Buñuel, ceux que Bertrand Blier pondait dans les années 1970, ou encore les Truffaut et Chabrol des années 1960, vous seriez viré à coups de pied dans le derrière! L'embourgeoisement de l'inspiration que nous connaissons aujourd'hui, nous le devons au formatage télé. Cela ne veut pas dire que les films d'auteur intelligents n'existent plus. Cela veut dire qu'on baigne dans le politiquement correct, dans le consensuel. Moi-même, je ne représente pas le sommet de l'audace! C'est pour changer cela que nous voulons un fonds de soutien automatique destiné aux auteurs. Pour qu'ils écrivent sans que l'on bride leur inspiration par des commentaires défaitistes, du style : "Mais, pour ce genre de sujets, on ne trouvera jamais l'argent."

Parmi les propositions pour alimenter le fonds de soutien, le Club des 13 imagine-t-il de prélever une partie des bénéfices dégagés par la vente de confiseries à l'entrée des salles ?

On dit que le chiffre d'affaires de ce secteur dépasse celui de l'exploitation des films!

Beaucoup d'exploitants déclarent qu'ils fermeraient boutique s'ils devaient se passer de ce revenu...

C'est vrai, cette proposition les rend furieux. Pourtant, le pourcentage évoqué est minime - moins de 1 %! S'il n'y avait pas nos films, que vendraient-ils? Qu'ils se fassent confiseurs, si c'est plus rentable!

Votre livre d'entretiens avec Claire Vassé s'intitule Serrer sa chance [Stock]. Un bon résumé de votre mode de fonctionnement?

L'expression est de Francis Bacon. Elle me va bien. Je voulais faire du cinéma, et des opportunités se sont présentées à moi. Par exemple, la proposition de Garde à vue fut un coup de bol énorme. A l'époque, je n'avais que deux films à mon actif : La Meilleure Façon de marcher, un succès d'estime, et Dites-lui que je l'aime, un échec noir qui m'a valu trois ans de galère sans pouvoir financer mes scénarios. Et, subitement, un producteur de longs-métrages très commerciaux, Georges Dancigers, me contacte pour ce projet. Je n'étais pas le premier qu'il appelait : Costa-Gavras ou Yves Boisset avaient déjà décliné. Moi, j'ai bossé comme un chien pour que le film soit le mieux possible. C'est ça, serrer sa chance.

Vous êtes l'un des rares auteurs réalisateurs français à accepter des commandes...

Et avec un bonheur sans égal, quand elles sont de cet ordre! Le bouquin m'avait enthousiasmé, Michel Audiard signait les dialogues, Michel Serrault avait donné son accord... Au départ, Yves Montand devait lui donner la réplique, mais il est parti sur Le Choix des armes. Du coup, Lino Ventura l'a remplacé. D'une certaine manière, Un secret est également une commande : à l'origine du projet, on trouve Yves Marmion, qui avait acheté les droits du roman de Philippe Grimbert.

Le destin a donc voulu que vous abordiez pour la première fois un sujet très personnel - votre rapport à la judéité - à travers un film de commande...

Le sujet ne s'est jamais présenté auparavant. Et je n'allais pas le chercher moi-même. Mon père avait un état d'esprit assez proche de celui du jeune garçon d'Un secret: pour lui, parler de la Shoah, c'était attirer l'attention des antisémites. En plus, il était marxiste, communiste, laïque à l'extrême. En revanche, de mon côté, mes premiers poèmes d'ado concernaient non pas ma jolie maman, mais des mecs en pyjama rayé. C'était à se pendre! J'étais hanté par le témoignage qu'avait écrit mon oncle, survivant de Buchenwald (Le Laminoir, de Serge Miller, J'ai lu), sans pouvoir en discuter avec ma famille. Et quand je suis finalement arrivé en âge de raconter ça, je n'en avais plus envie.