Comment analyser la récente polémique sur le cinéma français, où il a été dit tout et son contraire? Dans les temps de crise, certains secteurs sont toujours plus menacés que d'autres. Parce qu'injustement perçus comme superflus. La culture, et plus encore son parent riche, le cinéma, fait partie de ceux-là. C'est pourtant la figure de proue de l'exception culturelle française, dont il faut rappeler les fondamentaux.
L'art, son commerce et son organisation ne sont pas des secteurs comme les autres. Il existe donc des règles particulières, dont le système d'aide à la production qui permet d'avoir maintenu - seul en Europe - notre cinéma à flot et permis la survie de cinématographies (Afrique, Asie ou ex-Europe de l'Est). Ce système vertueux connaît pourtant des perversions auxquelles il est indispensable de s'attaquer. Mais face à une Commission européenne très libérale et souhaitant le mettre à bas, il ne faudrait pas leur donner, clés en main, les moyens de le démanteler. Reste aussi au cinéma français à parler d'une voix et ne pas, comme c'est trop souvent le cas, défendre que l'intérêt personnel des uns ou des autres. Alors que la mission Lescure proposera, en mars, des pistes d'évolution, voilà notre contribution en cinq propositions. Pas forcément consensuelles mais, selon nous, nécessaires.
1- Réduire le nombre de films dans les salles
466 films sortis en 2011, plus de 500 l'année dernière. Soit une moyenne de dix films par semaine et beaucoup de mercredis qui affichent douze à dix-sept nouveautés. N'en jetez plus! Surtout quand on sait, qu'en moyenne, un Français va deux fois au cinéma dans l'année. Quant à la presse, elle voit le nombre de sorties se démultiplier sans que son espace rédactionnel ne bouge. Le sujet du nombre de films en salle agite la profession depuis déjà de nombreuses années et aucune concertation n'y a fait quelque chose. Chaque distributeur est bien conscient du problème et souhaiterait que cela change. Sauf, bien sûr, quand il sort l'un de ses films.
Le serpent continue donc à se mordre la queue et le sujet a moins bonne presse quand les entrées demeurent élevées (204 millions en 2012, soit 12 millions de moins que l'année précédente). Mais, à interroger les spectateurs, beaucoup disent être dépassés par l'actualité et se tournent, chaque jour un peu plus, vers la VOD ou Canal+ pour rattraper leur retard. Réguler le nombre de sorties serait, en revanche, difficile à mettre en place (quel film choisir et selon quel critère?). L'argument des anti-régulations évoquant une richesse synonyme de diversité et vitalité de notre système n'est plus une fin de non-recevoir. Car, dans les films qui ne trouvent plus leur public, il y a aujourd'hui beaucoup plus de navets que de chefs-d'oeuvre...
2-Sanctionner les dérapages du numérique
Voilà un premier exemple de l'importance (et des limites aussi) du Centre national du cinéma (CNC) dans la vie du cinéma français. En aidant les propriétaires de salle à s'équiper en projection numérique, il a sauvé certains "petits" cinémas qui auraient été incapables d'investir dans cette évolution essentielle. Le parc français de plus de cinq mille écrans étant aujourd'hui quasiment numérisé, des dérives se font sentir. Car, les vieilles bobines de films ayant été remplacées par un simple fichier, on peut modifier, dans la minute, la programmation d'un multiplexe. Et donc des "ajustements": rajouter des séances au blockbuster qui cartonne en les enlevant au film plus pointu qui n'affiche pas complet.
Cette pratique, qui tue dans l'oeuf toute possibilité de bouche-à-oreille, est en théorie interdite, mais semble avoir de plus en plus d'adeptes. Il faut donc que le CNC mette en place un système de sanction sévère et surtout rapide! Sous peine de voir s'éteindre la diversité de la programmation proposée qui fait la singularité des salles françaises.
3-Rendre le système de financement plus transparent
Disons-le de go: le système d'aide français à la production, prélevé sur le prix du ticket de cinéma avant redistribution, est un système autrement vertueux et qui permet l'émergence de nouveaux talents et la richesse de notre cinématographie. Mais ce n'est pas parce qu'un système est bon qu'il ne doit pas être encore amélioré. Plus de transparence dans le processus serait ainsi bénéfique pour tout le système et permettrait d'éviter les abus (avec les différentes aides, certains films sont produits et distribués sans quasiment qu'aucun risque financier ne soit pris par les sociétés et le remboursement effectif de l'avance sur recettes est parfois un voeu pieu).
Plus de clarté et de règle dans le retour sur investissement, mais aussi une ouverture plus large à la profession des collèges qui décident des aides pourraient être autant de clés pour davantage de transparence. Donc, de respect. Quant aux chaînes de télévision, qui sont soumises légalement à investir dans le cinéma français parfois par défaut, il serait plus judicieux de leur demander un meilleur accompagnement de leur production (heures de diffusion parfois incongrues) plutôt que de leur imposer, comme on l'entend beaucoup, une plus grande diversité dans leurs choix. Mieux vaut moins de films mieux exposés que davantage diffusés par pertes et profits...
4-Travailler le scénario
Voilà sûrement la proposition à la fois la plus complexe mais la plus évidente. Car, au pays de l'exception culturelle et de la nouvelle vague, le scénario est devenu, bizarrement, le parent pauvre du cinéma, tout metteur en scène se revendiquant auteur. D'où, parfois, des projets qui se montent sur quelques têtes d'affiches prétendues lucratives sans scénario réellement retravaillé. Ou quand un film n'est plus lancé qu'en fonction de l'agenda et des dispos des acteurs. Il n'y a pas de mystère: un bon scénario prend du temps à naître (il faut donc aider financièrement à cette éclosion) et il ne doit pas être non plus un sanctuaire. Favoriser l'expertise en écriture, ne pas rejeter les pools d'auteurs (comme cela se fait à la télévision) ou les script doctors (pratique très répandue à Hollywood) pourraient permettre au cinéma français de demeurer comme l'un des plus qualitatifs du monde.
5-Protéger l'intermittence
Depuis 1936 (pour les techniciens) et 1969 (pour les artistes interprètes), le monde du cinéma repose sur l'intermittence. Un artiste ou technicien qui alterne les périodes d'emploi et de chômage bénéficie d'allocations chômages spécifiques s'il a travaillé au moins cinq cent sept heures lors des dix mois précédents. Là encore, il s'agit d'une exception culturelle française à préserver pour les cent mille allocataires, mais dont le déficit fait logiquement débat: plus d'1 milliard d'euros, (le tiers du déficit total de l'assurance chômage). Et les raccourcis vont bon train: non seulement les acteurs gagnent des millions mais, en plus, ils profitent du système.
C'est oublier qu'à côté des rares acteurs bankables, il en existe plus de vingt mille, survivant grâce à l'intermittence, leurs cachets ayant été divisé par deux depuis dix ans. Mais les sanctions prévues contre les fraudeurs n'ont pas connu l'effet escompté. Avant de vouloir tout démanteler, ne serait-il pas plus sage de renforcer les contrôles? Et de ne pas fragiliser l'ensemble d'un secteur à cause d'une bande de tricheurs. Les renégociations de ce régime particulier en 2013 seront décisives pour le secteur mais aussi symboliques pour un gouvernement qui ne manquera pas d'y ajouter son grain de sel. Un dossier explosif en tout cas.
