Tout le monde s'en fout parce que personne ne le sait, mais vous et moi avons commencé ensemble. Séparément, certes, mais dans le même bain du début des années 1980, moment de tous les possibles et de toutes les impostures. Ce que vous n'êtes évidemment pas, malgré ce que vous me disiez l'autre jour et qui fera ici l'objet d'une analyse circonstanciée tendant à réfuter cette impression qui vous a longtemps assaillie ; à lire plus loin, nous ne sommes pas si pressés et j'ai encore deux ou trois mots à vous dire.
>> Notre dossier complet sur Charlotte Gainsbourg
Vous vous êtes donc affichée en grandeur très nature dans L'effrontée, de Claude Miller, millésime 1985, c'est-àdire il y a presque trente ans, époque où le téléphone était à fil et le cinéma de papa, avec qui vous tournâtes d'ailleurs Charlotte for Ever, cri d'amour en eaux troubles servi avec un zeste de citron. La suite s'est déclinée en couleurs plus ou moins éclatantes comme n'importe quelle actrice. Enfin non. Ce que je viens d'écrire est idiot. Vous n'êtes pas n'importe quelle actrice, pas moins que d'autres, en tout cas, et souvent plus que certaines. Parce que tout vous distingue. Une voix arrachée au bruit familial. Un corps de plume à travers un chemin de ronces. Un regard qui dit oui et non. Un sourire de séductrice sans le savoir. Des gestes de battements d'ailes.
C'est vous, finalement, telle que vous avez réussi à être et qui vous fait si singulière. À ce point que l'agacement affleure et peut devenir urticant. J'en connais qui se grattent en vous écoutant, qui se tordent en vous voyant, qui râlent à prononcer votre nom, imaginant que vos rôles de femmes planquées derrière les rideaux pour ne pas faire de vagues et chuchotant leurs exaspérations dans un mouchoir de poche, vous révèlent plus que tout. Moi qui ne vous connais pas, je n'y crois pas une seconde et c'est d'ailleurs là où je voulais en venir.
Nous avons donc commencé ensemble, un bail, des siècles et, bizarrement, il n'y a jamais rien eu entre nous. Pas un entretien, pas une rencontre, ni un tour de manège ou une liste de courses. Rien. Ce n'est pas si souvent. Les choses de la vie et du travail, sans doute. Alors je vous ai regardé vivre sans moi. J'ai l'impression que la situation vous convient parfaitement. Je vous ai regardé vivre sur l'écran et ce que j'y voyais me plaisait. Pas tout le temps, c'est vrai.
Votre lucidité joyeuse
J'ai aimé Cement Garden, Ma femme est une actrice ou I'm Not There, pas beaucoup La bûche, Golden Door ou Persecution, pas du tout Antichrist ou Nymphomaniac, de Lars von Trier, avec qui, me disiez-vous, vous avez eu le sentiment de faire vos premiers pas de comédienne. Je le choie aussi, mais pas là.
Dans 3 coeurs, vous êtes amoureuse et magnifique, et dans Samba, formidable et dépressive. Ceci pour aujourd'hui, ce qui m'a valu de vous parler (enfin !), mais au téléphone, ce qui n'est pas plus mal, il faut savoir y aller pas à pas. Je passe sur le bla-bla inhérent à mes questions anodines et à vos réponses polies. Nous faisons le job, vous et moi, mais dans une certaine allégresse de fin de semaine.
Je vous entends la voix vive, claire, enjouée, et je pense à tous ces ratiocineurs imaginant vous essouffler à mi-mots. Vous tiendriez une tribune sans trembler. Et puis voilà. C'est venu. De ces phrases qui disent le tout, le soi et le moment. "J'ai longtemps eu peur de mon instinct mais, aujourd'hui, je me fais confiance. Parce que je n'ai jamais galéré, je me voyais dans l'imposture. Ni vraiment chanteuse ni vraiment actrice. J'en avais marre de ne jamais me sentir à la hauteur. Lars von Trier m'a libérée. Pour Samba, j'ai demandé à Éric et Olivier de forcer le trait de mon personnage pour le rendre davantage à côté de la plaque. J'avais peur d'être fade."
Finalement, ce que j'aime avec vous, c'est votre lucidité joyeuse. Alors que je m'apprêtais, comme annoncé, à réfuter cette idée d'imposture, vous vous employiez à faire la pluie et le beau temps. De New York, où vous vous installez pour y "laissez passer la vie", c'est un arc-en-ciel qui s'envole dans un sourire. Nous en resterons donc là tous les deux. Pour le plus grand plaisir de chacun et du cinéma.
Bien à vous.
