Cher Steven Spielberg,Je ne passe pas ma vie à ça, mais je me demande souvent, à chaque fois que je vois un de vos films en fait, ce qui est l'occasion idéale pour, c'est vrai, puisqu'en me rasant, c'est assez rare, d'ailleurs je ne me rase pas, et vous non plus : vous prenez quoi au petit-déjeuner ? Des corn-flakes ? Des fraises Tagada trempées dans du Nesquik ? Ou bien des trucs plus poilus, genre bacon, oeufs et café noir ? En un mot comme en quatre, et dans un langage plus adéquat eu égard à ici et maintenant: c'est quoi vot' kif?

Permettez-moi de vous poser la question parce que, longtemps, je me suis couché perdu. Les dents de la mer, Always, Tintin, La liste de Schindler, Jurassic Park, Munichet maintenant ce Cheval de guerre à quatre pattes qui avance au petit trot : votre filmographie ressemble à un grand fourre-tout dont la cohérence semble beaucoup moins pertinente que celle d'un Max Pécas (films torse nu) ou d'un Alexandre Arcady (films ratés). D'accord, j'exagère, et Fabrice Leclerc, chef de ces pages, qui vous voue une admiration bien au-delà du raisonnable puisqu'elle confine parfois à l'aveuglement, me le reprochera certainement, et à juste titre pour une fois. Vous êtes meilleur en cinéma qu'en belote. Je déconne. Vous êtes vraiment meilleur en cinéma. Mais, souvent, ça ne sert à rien.

Je parcourais donc votre catalogue de vente par correspondance avec une attention plus intense que d'habitude et m'arrêtais, bon sang mais c'est bien sûr, tout s'est éclairé, sur Hook ou la revanche du capitaine Crochet. Vous êtes démasqué, cher Steven Spielberg. Ce n'est pas Crochet qui vous intéresse mais Peter Pan, son adversaire, héros volant qui ne reste jamais en place. Peter Pan, c'est vous. D'ailleurs, vous avez tous les deux une même double initiale prénom-nom. Si, si, c'est une preuve irréfutable. Elisabeth Tessier en ferait facilement une thèse universitaire. Le psychanalyste Jacques Lacan également, qui aurait découvert que votre patronyme signifie la "montagne du jeu", dévoilant ainsi vos multiples personnalités et vos pulsions ludiques.

Oui, vous souffrez du syndrome de Peter Pan : vous ne voulez pas quitter le monde de l'enfance. Celui où tout s'invente et se réinvente sans fin, où tout peut s'accorder à vos propres désirs. Bon. Mais il va falloir quand même grandir un peu. Il est l'heure. Vous avez l'âge. Est-ce l'insouciance de vos 65 ans qui vous fait à ce point vous mélanger les crayons de couleur et transformer parfois ce que vous touchez en bouillie ? Prenez vos trois derniers jouets : Indiana Jones 4, Tintinet Cheval de guerre. Une suite de supermarché, un dessin animé de bas étage, un mélo sans selle ni saveur. C'est quoi votre dernier grand film ? Il faut sauver le soldat Ryan. En 1998. Il y a un siècle. Une éternité. Il faut lâcher votre (cr)hochet maintenant. Draguer les filles, boire du vin, fumer un joint. Vous avez un talent fou que vous habillez aujourd'hui de cocottes en papier. Mais je vous entends crier dans le jardin, encore prêt à jouer : "Arrête-moi si tu peux." Permettez-moi d'être un peu fatigué de courir.

Bien à vous.