Cher Fabrice Luchini,

Comme écrivait Molière dans Le misanthrope: "Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flatte." Je range donc ma boîte à cirage et vous offre cet épistolaire bouquet d'orties, plantes urticantes et de talus, dont je vous rappelle tout de même, mais en ai-je vraiment besoin tant vous savez de choses, qu'elles produisent des fleurs de jolis minois et de belles couleurs, que vous pourrez prendre, selon vos désirs et vos humeurs, comme un cadeau pas forcément empoisonné. Car ainsi que le disait le prélat Jacques Amyot: "L'abeille trouve naturellement es plus aigres fleurs et parmy les plus aspres espines le plus parfaict miel et le plus utile." En ancien français dans le texte, ce qui, j'imagine, ne vous fait pas peur.

Je sors à peine de la projection d'Alceste à bicyclette,de Philippe Le Guay, et une étrange sensation m'envahit. Vous jouez dans ce film un comédien retiré du microcosme parisien, des paillettes et des trahisons quotidiennes, qui ternissent à ses yeux un métier devenu une marmite bouillonnante du tout à l'ego. Serge Tanneur, apôtre du verbe, rêveur de pureté et bougon cultivant son jardin, est un acteur qui vous ressemble évidemment, cher Fabrice Luchini. Le philosophe Alain le déclarait en son temps: "Tous les arts sont comme des miroirs où l'homme connaît et reconnaît quelque chose de lui-même qu'il ignorait."

Ainsi ce qui m'agite est ceci: ce Serge vous ressemble-t-il au point d'être vous? Sûrement, puisque, coauteur du scénario, vous avez inventé ce personnage et que des mots dits par lui transpire ce phrasé fabricien si reconnaissable, tout à la fois énervant et fascinant, et que son corps exsude la geste luchinienne, manuel de comédie en chair et en os à ce point exaspérant qu'on ne peut s'en passer. Il faut alors citer Camus dans Le mythe de Sisyphe: "Vouloir, c'est susciter des paradoxes."

Vous êtes donc parti à l'île de Ré loin des Hommes, et, tout à coup, c'est Jean-Philippe qui ressurgit, mais avec vous dans le rôle de la star redevenue quidam. Comment serait le monde sans Fabrice Luchini comédien? Moins hirsute, plus reposant, moins vibrionnant, plus pâle, moins célinien, plus ou moins prévisible. Entre autres. Louis Jouvet ne serait plus que le nom d'une chaise et Molière celui d'une truffe. Le dictionnaire des citations serait ennuyeux et la coiffure aurait perdu ses cheveux. Vous m'agacez à force de vouloir tout le temps vous ressembler mais si vous n'existiez pas, vous m'agaceriez davantage encore. "En France, le premier jour est pour l'engouement, le second pour la critique et le troisième pour l'indifférence", a souligné le dramaturge Jean-François de La Harpe. Je passe, à votre égard, du premier au second et du second au premier sans jamais vivre le troisième. Le fait est là. Et il ne changera guère. Partant du principe, en accord avec Pierre Dac, qu'il "est plus facile de faire sortir le dentifrice du tube que de l'y faire rentrer".

Bien à vous.