On a souvent résumé Kathryn Bigelow à un cliché: la femme qui s'intéresse aux flingues. Ou alors à l'influence la présence dans sa vie de son ex-mari, James Cameron, qui, il est vrai, était producteur de Point Break et coscénariste de Strange Days. Mais Kathryn Bigelow est une cinéaste à part entière qui explore de manière assez unique, sur plus de vingt ans de carrière, les thèmes de la violence, de l'héroïsme et de la dualité.
Son dernier opus, Démineurs, le confirme au-delà de toutes espérances. Avec une maîtrise inouïe, Kathryn Bigelow, qui est aujourd'hui âgée de 57 ans, décrit le quotidien des guerriers, ces hommes qui s'engagent pour risquer leur vie. En effet, la cinéaste s'intéresse plus particulièrement aux démineurs en poste en Irak dont la journée est bien remplie! "Dès que Mark Boal [journaliste et scénariste de Dans la vallée d'Elah, NDLR] m'a raconté ce qu'il avait vu en Irak en 2004 au cours d'un reportage, je n'ai plus pensé qu'à ces soldats qui désamorcent des bombes."
Cinéma physiologique
Ni promilitaire, ni anti, son film place, en effet, le spectateur au coeur de l'action: "Le cinéma permet d'être physiologique. J'ai été ravie quand on m'a dit que certains spectateurs produisaient de la salive pour aider un artificier à nettoyer des cartouches. J'adore provoquer ce genre de réactions physiques. Je voulais mettre le public à la place du démineur. Lui faire ressentir à la fois le frisson excitant du danger et la peur de la mort." L'ambiance nerveuse est à l'opposé de celle de son dernier film, le poussif K19: le piège des profondeurs, qui tournait pourtant autour d'un sujet comparable (en pleine guerre froide le quotidien d'une faction de soldats russes sur un sous-marin nucléaire). Aujourd'hui, elle confie les principaux rôles de son film à deux quasi-inconnus (Jeremy Renner et Anthony Mackie, parfaits) qu'on s'attend à voir mourir chaque seconde, là où, hier, elle opposait Harrison Ford (insubmersible Indiana Jones) au Liam Neeson de La liste de Schindler.Ce paramètre est sans doute pour beaucoup dans la force de Démineurs.
D'ailleurs, depuis l'échec de K19... en 2002, elle n'avait rien tourné. Ces huit ans d'absence ont fait imaginer aux critiques que Kathryn Bigelow était has been: "J'attendais juste le bon matériel. J'ai tourné des pubs." Elle passe quatre ans à monter Démineurs: "Je tenais absolument à tourner au Moyen-Orient, particulièrement en Jordanie, et donc cela voulait dire qu'aucune major ne me suivrait. Et puis, la guerre en Irak est un conflit lourdement chargé en émotions pour nous, il fallait le traiter avec responsabilité, respect et de manière aussi réaliste que possible. On n'a donc cherché de l'argent que chez les indépendants. L'avantage, c'est que j'avais le total contrôle créatif sur le film et le final cut. De toute façon, tous mes films sont indépendants." L'inconvénient, c'est qu'elle mettra un an à sortir Démineurs!
Mais il est vrai que Kathryn Bigelow, à l'inverse des Michael Bay et Roland Emmerich dont elle est souvent considérée comme l'équivalent féminin, n'a jamais fait de film de studio. Au risque d'abandonner son projet chéri sur Jeanne d'Arc. "J'ai commencé par la peinture et je me suis toujours considérée comme une cinéaste expérimentale. Je suis attirée par des personnages provocateurs et évocateurs." En effet, dès ses débuts, elle impose une vision assez radicale: Loveless (1982) est un film de motards, Aux frontières de l'aube (1987), un western de vampires.
Entre action et réflexion
On comprend que, dans le Hollywood bien conservateur des années 80, son arrivée a fait l'effet d'une bombe. D'accord pour une femme réalisatrice, pensent les machos aux commandes des studios, mais à condition qu'elle se cantonne aux comédies romantiques ou aux bluettes sensibles. La donzelle qui porte fièrement son mètre quatre-vingt-deux rejette cette option pour l'adrénaline, l'action et les personnages de "mecs".
Point Break, extrême limite (1991) lui permettra d'atteindre la gloire. Avec ses impressionnantes scènes de surf et de chute libre, et son duel d'acteurs très sexy (Keanu Reeves et Patrick Swayze), le film délivre aux spectateurs une dose inédite d'adrénaline. Depuis, bien sûr, le modèle a été mille fois copié et amélioré. Elle pose là trois de ses thèmes de prédilection: la définition de l'héroïsme, "des gens ordinaires auxquels des circonstances exceptionnelles permettent de se surpasser", l'opposition entre deux leaders et la notion de dépendance à la violence.
Elle aboutit totalement sa démarche dans son film suivant, Strange Days (1995). Sur un scénario futuriste (et visionnaire) de James Cameron dépeignant une Amérique au bord du chaos et obsédée par le voyeurisme, elle construit un film politique étonnant. Avec Démineurs, elle retrouve ce paradoxe (action et réflexion) qui fait sa touche si personnelle. Couverte d'éloges, elle a d'ores et déjà mis en chantier son film suivant, The Triple Frontier, dont l'action se situe dans une région d'Amérique du Sud où ne règne aucune loi. Mais Kathryn Bigelow n'a pas à s'en faire, elle impose la sienne.
