Arnaud Desplechin, une fois encore, est en compétition officielle à Cannes, avec son dernier long-métrage Roubaix, une lumière. Une nouvelle réjouissante parce que Desplechin représente la quintessence du cinéma d'auteur français. Un goût pour la mise en scène qu'il place au-dessus de tout ; un amour des comédiens qu'il connaît mieux que personne ; une cinéphilie qui infuse son impressionnante filmographie. Roubaix, une lumière est un film noir autour de la vie d'un commissariat du nord de la France, et sa première incursion dans le cinéma de genre. Attablé dans un café parisien, le cinéaste, volubile et inspiré, évoque ses influences, sa filmographie, Ingmar Bergman, Abdellatif Kechiche, les séries télé...
L'Express : Roubaix, une lumière est votre premier film noir. D'où est venue l'envie de vous confronter au cinéma de genre
Arnaud Desplechin : C'était l'occasion de faire un pas de côté. Les Fantômes d'Ismaël (2017), mon précédent long-métrage, était une fiction pure dans laquelle chaque virgule avait été pensée bien avant le tournage. Cette fois, je désirais une oeuvre plus humble ; un travail d'adaptation. J'ai été très marqué par un documentaire de Mosco Boucault en 2008, Roubaix, commissariat central, affaires courantes, qui met en scène le quotidien d'une institution policière. Le point de vue de l'auteur, dénué de jugement moral, m'a saisi. Il m'évoque plus Crime et Châtiment, de Dostoïevski, qu'un véritable polar. L'enjeu, dans mon film, n'est pas de savoir qui est le criminel, mais de rendre compte de la vie des gens et de cerner leurs motivations. En l'occurrence, celles d'un couple de femmes incarnées par Léa Seydoux et Sara Forestier, qui assassinent une vieille dame. Un crime à la fois dérisoire et tragique.

Léa Seydoux et Sara Forestier dans Roubaix, une lumière.
© / (Shanna Besson)
Comment les codes imposés par le film noir ont-ils stimulé votre imagination ?
C'est paradoxal. Je me suis toujours senti illégitime pour réaliser un film sociétal. Et pourtant, cette fois, j'avais une envie de refléter la société de mon temps et de dépeindre ma ville, Roubaix. Les codes du genre, très balisés, me permettent d'y arriver, parce qu'en mettant en scène ce commissariat, je filme la société au travers d'un prisme particulier.
Pour quelle raison ce fait divers vous parle-t-il tant?
Je suis un peu réactionnaire... Et je le déplore. Au cinéma, comme dans la vie, j'ai toujours eu du mal à m'identifier aux criminels. Mon empathie va toujours aux victimes. Or, le documentaire de Mosco Boucault me faisait comprendre le point de vue des criminelles. Par ailleurs, il me permettait aussi de montrer la condition féminine dans le cadre d'une institution.
Une nouveauté : jusqu'ici, dans vos films, le regard porté était toujours celui d'un homme...
Je le sais... Et cela fait partie de mes faiblesses. Je suis reconnu pour mettre en scène des personnages féminins plutôt singuliers, mais toujours du point de vue de narrateurs masculins ; ce qui est un tort. Je suis très jaloux d'Ingmar Bergman qui sait, plus que tout autre cinéaste, rendre compte d'une expérience féminine.
A quoi correspond cette envie de féminisation ?
Elle s'inscrit dans un constat social et politique. Les lignes de forces ont bougé dans la société et, donc, dans le cinéma ; l'homme n'a pas à être systématiquement au centre du jeu.
Qu'avez-vous appris en réalisant ce film ?
Je ne pense pas que la notion de progrès ait un sens en art. Et pourtant, d'un film à l'autre, il faut bien essayer de faire mieux... Pour la première fois, je me suis entouré d'acteurs non professionnels. A l'exception des cinq comédiens principaux, tous les policiers sont joués par des policiers et tous les voyous sont incarnés par des voyous. La difficulté a été de trouver la bonne distance pour les faire jouer le mieux possible.
Si j'étais trop présent sur le plateau, ils étaient moins bons. Et dès qu'ils essayaient de faire les acteurs, le résultat sonnait faux. Contrairement aux comédiens professionnels, je leur ai donné carte blanche pour qu'ils puissent improviser. Je devais faire en sorte qu'ils éprouvent de la fierté à exercer leur métier devant la caméra. A cet endroit-là, ils étaient tous d'une justesse bouleversante.
Comment avez-vous choisi Sara Forestier et Léa Seydoux ?
Sara s'est imposée parce que j'ai été bluffé par sa performance dans le premier film qu'elle a réalisé, M, où elle joue une bègue. Elle y est absolument sidérante. Je lui ai écrit une lettre pour le lui dire. Elle m'a répondu un mot laconique par l'intermédiaire de son agent : "Où vous voulez, quand vous voulez." Et je me suis dit que c'était elle, évidemment. Pour Léa Seydoux, ce fut différent, car j'ai mis beaucoup de temps à comprendre son personnage. J'ignore comment, mais Léa a réussi à mettre la main sur le scénario. Elle m'a proposé de prendre un café puis m'a expliqué que je parviendrais à saisir son personnage si je lui laissais l'incarner. Et c'est exactement ce qu'il s'est passé.
Et que vous a-t-elle fait comprendre?
Que c'est un personnage qui persiste, extraordinairement têtu, qui ne cède devant rien. Et que c'est sa noblesse. Devant la caméra, progressivement, elle devient une reine. Je n'ai jamais vu Léa Seydoux comme ça, elle y est extraordinaire. Et je lui sais gré de m'avoir donné l'une des clefs du film. J'avais pourtant vu beaucoup de comédiennes pour ce rôle avant elle. Je ne pense jamais à des acteurs particuliers pendant l'écriture du scénario.
Mais vous filmez souvent les mêmes comédiens : Mathieu Amalric, Emmanuelle Devos, Hippolyte Girardot...
Certes, mais ils sont choisis après l'écriture du scénario, de façon très rationnelle. Mathieu Amalric s'impose souvent à moi parce qu'il est le meilleur acteur français, c'est tout bête. Après l'écriture de mes films, je me demande toujours : "Tiens, qui serait capable de telles nuances, d'une telle malice, d'une telle autodérision ?" Et, fatalement, je retombe sur lui.
Vos films sont toujours habités par des références. Cette fois, il s'agit du cinéma américain des années 1970 et du Faux Coupable (1956), d'Alfred Hitchcock. Comment ne pas vous laisser dévorer par votre cinéphilie?
Je n'ai rien de particulier à faire. Je dois tout au cinéma parce que c'est l'art qui m'a ouvert au monde, qui a attisé ma curiosité, m'a instruit, m'a cultivé... Effectivement, quand je travaille sur un nouveau film, je me plonge dans l'oeuvre des autres. Avant de réaliser Trois souvenirs de ma jeunesse, par exemple, j'ai revu six fois Les Deux Anglaises et le continent, de François Truffaut, que je connaissais pourtant déjà par coeur. Il y a des réalisateurs qui préfèrent se tenir à l'écart des films qui pourraient leur faire de l'ombre. Moi, je les mâche, je les dévore.
Aujourd'hui, la sériephilie est plus dans l'air du temps que la cinéphilie. Vous le déplorez?
Non. Je regarde des séries, comme tout le monde. Mais je considère ça comme un divertissement. Pour moi, les bons films resteront toujours un sujet de discussion inépuisable, contrairement aux feuilletons. Attention, je sais que c'est un genre qui provoque de l'art. J'adore l'oeuvre d'Alexandre Dumas. J'admire celle de Charles Dickens. A la télévision, aussi, je reconnais qu'il existe des séries géniales comme, par exemple, The Wire, de David Simon. Mais la question de la mise en scène y est secondaire ; on se fiche de savoir qui a réalisé tel épisode de telle série. Or, c'est précisément la mise en scène qui m'intéresse au cinéma. C'est la raison pour laquelle je tiens à la politique des auteurs au cinéma. Ce sont eux qu'il faut défendre avant tout, avant les décorateurs, avant les chefs opérateurs, avant les comédiens...
Et comment se manifeste votre cinéphilie?
Par le biais de la discussion justement. Le cinéma est le seul art où je peux changer d'avis. Jamais vous n'arriverez à m'influencer sur la poésie, la littérature, la philosophie, à moins d'être vraiment très calé... Mais le cinéma, c'est autre chose. Pour peu qu'un ami ait aimé un film que je n'ai pas aimé, je suis très embêté, parce que je suis jaloux de ce qu'il a vu dans le film. Parce qu'il a gagné quelque chose et que moi j'ai perdu. Donc, je retourne en salle. Et je reste très influençable. Mes amis ont pris l'habitude de se moquer de moi en me demandant : "Tiens, Arnaud, que penses-tu de Mektoub, my love : canto uno, d'Abdellatif Kechiche... Cette semaine ?" Parce qu'ils savent que j'y pense tout le temps.
Et pour quelle raison, le cinéma provoque-t-il, selon vous, plus de discussions que d'autres arts?
Parce que c'est un art forain, un objet populaire. Les films appartiennent aux spectateurs. La critique de cinéma est aussi vieille que le cinéma. Et tout le monde a un avis sur les films. C'est très fort et très immédiat.
Roubaix, une lumière est votre sixième film sélectionné à Cannes. Il serait temps de repartir avec une palme...
Non. Je ne réalise pas de films à prix, ce qui me va très bien d'ailleurs. J'aime penser que mon travail est un peu canaille. Mais c'est une grande fierté pour moi d'être en compétition, car cela veut dire que les sélectionneurs ont estimé que ce film compte dans le paysage. Et je suis très heureux pour les comédiens, car leurs performances sont exceptionnelles.
Roubaix, une lumière, d'Arnaud Desplechin. Avec Roschdy Zem, Léa Seydoux, Sara Forestier. Sortie prochainement.
