Elle débarque dans la cour de l'hôtel Amour, à Paris, le casque à la main, en baskets et sweat à capuche. Elle vous claque la bise, plante ses yeux dans les vôtres, commande un expresso et vous tutoie d'emblée. Voici Adèle, telle qu'en elle-même, spontanée, franche. Il y a six ans, elle recevait sa palme d'or des mains de Steven Spielberg pour La Vie d'Adèle, le film qui a bouleversé sa vie. Quelques mois après avoir investi le Théâtre de l'Odéon dans une pièce exigeante, La Trilogie de la vengeance, de Simon Stone, elle revient à Cannes pour présenter le dernier long-métrage de Justine Triet, Sibyl, foisonnant de personnages, de thèmes et d'histoires, tourné entre Paris et Stromboli. Aux côtés de la formidable Virginie Efira, de Gaspard Ulliel et de Niels Schneider, elle incarne Margot, une jeune actrice en détresse dépassée par son désir. "Adèle a une puissance folle, une grâce que j'ai rarement vue, s'enthousiasme Justine Triet. Elle ne ramène rien à la technique, mais se met littéralement dans l'état qu'exige la scène, et c'est comme ça qu'elle devient le personnage." Pour L'Express diX, la jeune actrice évoque son amour du cinéma et du jeu, approché avec la liberté pure de ses 25 ans.
L'Express : Sybil, de Justine Triet, est présenté en compétition officielle au Festival de Cannes. Comment avez-vous abordé le rôle ?
Adèle Exarchopoulos : J'étais à Belgrade quand j'ai reçu le scénario. La scène à jouer était celle d'une jeune femme qui rêve d'être comédienne. Engagée pour un film, elle est séduite par l'acteur principal [Gaspard Ulliel] alors que lui-même est en couple avec la réalisatrice. Elle est donc extrêmement angoissée, fait des crises de panique et décide d'aller voir une psy [Virginie Efira]. En effet, elle découvre qu'elle est enceinte et se sent incapable de décider seule de garder cet enfant ou non. Il se trouve que j'avais accouché deux mois plus tôt, et tout cela me parlait. Quand j'ai lu le scénario, je me suis immédiatement projetée dans le personnage. Le casting s'est très bien passé, la rencontre avec Justine Triet et Virginie Efira, encore plus.
Pourquoi un tel désir pour ce film ?
Il y a eu une vraie rencontre avec un personnage : ce rôle ne pouvait pas aller à quelqu'un d'autre... Et puis il y avait aussi la sensation d'un manque, celui du jeu, dans la mesure où j'avais dû cesser de tourner pendant ma grossesse. En revanche, mon expérience est très différente de celle de mon personnage, notamment concernant ses origines ou ses motivations. A ses yeux, le travail d'acteur s'apparente à une naissance ; elle en a un besoin viscéral. Je ressens cela aussi, mais mon rêve était d'avoir un enfant. Plus encore que dans mon métier que j'adore, je souhaite m'épanouir dans tous les aspects de ma vie : j'ai besoin d'apprendre, de me construire et de garder ma liberté.
Le film a-t-il ensuite confirmé vos espérances ?
Oui ! Il y a quelque chose d'Almodovar dans ce scénario. L'image et la mise en scène se rapprochent aussi du cinéma italien des années 1960. Justine Triet parvient à mélanger tout cela pour évoquer une névrose très contemporaine, une forme de confusion. Cette psy, évoluant dans une forme de vie assez banale, va s'identifier à mon personnage, qui assume pleinement ses désirs et ses désillusions. Ce film parle du lien, de la perte de soi à travers les autres comme à travers soi-même. Il est aussi question du formatage auquel nous sommes tous soumis sans nous en rendre compte.

Dans Sibyl, Adèle Exarchopoulos incarne une jeune actrice débordée par son désir.
© / Les films pelléas
Quelle cinéphile êtes-vous aujourd'hui ?
Je suis cinéphile par période... Je ne vais pas au cinéma pendant des mois, puis j'avale dix films en une semaine. Et, dans ces moments-là, je ne fais pas de distinction : j'ai envie de savoir, de comprendre ce qui marche, ce qui ne marche pas... Mes derniers films ? Les Estivants, de Valeria Bruni Tedeschi, et Carré 35, d'Eric Caravaca, un documentaire magnifique sur le souvenir de sa soeur morte et le déni familial. Je ne sais pas si je suis cinéphile, mais je suis amoureuse du cinéma. C'est pour moi l'un des arts les plus puissants ; il reflète une forme de réalité, mais s'en éloigne aussi, nous permet de nous en échapper. J'aime voir le regard des gens sur les choses de la vie.
Vos premiers souvenirs de cinéma ?
Mon père adorait regarder des DVD le soir. Il n'a pas forcément une culture très pointue, mais était curieux de tout et fan des cinémas asiatique et américain. Très tôt, il m'a montré des classiques, mais aussi American History X, des films avec Tim Roth, Battle Royale... Très tôt, j'ai développé une passion pour les documentaires, notamment animaliers. Il y a eu aussi tous les Walt Disney évidemment, que je redécouvre avec mon fils. Même si la magie reste intacte, je me rends compte de la morale un peu rigide qui les sous-tend, l'amitié, le pardon, la famille, le patriarcat...
Un acteur ou une actrice adorés ?
Kate Winslet, Susan Sarandon, Willem Dafoe, Depardieu, forcément... Ah, et Patrick Dewaere ! Je suis sûre que lui et moi, nous aurions été très amoureux ! Sa liberté était folle ; et sa technique de jeu me subjugue complètement.
Quel fut votre meilleur souvenir de tournage, celui qui vous marquera toute votre vie ?
Ce ne fut pas le plus joyeux, mais l'un des plus puissants : il s'agit d'une scène avec Léa [Seydoux], dans La Vie d'Adèle. Nous étions installées dans un café, nous nous disions au revoir et nous apprêtions à nous quitter. Je ne pouvais plus m'arrêter de pleurer entre les prises.
Que préférez-vous dans le métier d'actrice ?
La liberté de jouer et d'apprendre. Je peux être un jour à Belgrade en train d'étudier la danse classique et, le lendemain, faire des cascades. Tout cela suscite chez moi une joie pure, enfantine. Et puis, en construisant un personnage, quelque chose en soi se déconstruit, s'ouvre. Dans la vraie vie, je ne ferais jamais un scandale dans un restaurant en faisant valdinguer la table. C'est assez jubilatoire d'être tout à coup quelqu'un d'autre, et surtout de n'être jugée par personne.
Vous parlez de jugement : dans quelle mesure est-ce important pour vous ?
J'ai grandi en me disant que je me fichais du jugement des autres, puis j'ai compris que ce n'était pas si simple. Mais seul le regard des miens compte vraiment : celui de mon père, de mes frères. Un jour, un journaliste m'a lancé : "Est-ce que vous savez que, ce que l'on vous reproche parfois, c'est votre vulgarité ?" Tous mes proches ont été scandalisés, alors que, moi, sur le coup, cela ne m'a pas touchée plus que ça, même si j'aurais plutôt évoqué mon manque de classe. Je l'avoue, je n'ai sans doute pas une élégance inouïe... Par la suite, je me suis interrogée sur cette notion de vulgarité. Ma définition est très différente : selon moi, c'est se trahir, se travestir pour plaire aux autres. Du moment que je ne désavoue pas mes convictions, je n'ai pas de problème avec moi-même.

Une comédienne intuitive et habitée.
© / Les films pelléas
Après avoir été ambassadrice de Louis Vuitton, vous l'êtes aujourd'hui pour Bulgari. Quelle relation entretenez-vous avec les bijoux et la mode ?
Je vois leurs bijoux comme des pièces qui se transmettent de génération en génération. Ils appartiennent au passé comme au présent ou au futur, ce côté intemporel les rend fascinants. Les créations de Bulgari m'évoquent aussi une certaine force de caractère, l'idée d'une femme indépendante avec beaucoup de personnalité, ce qui est très actuel et me correspond bien. Je n'avais jamais eu accès à ces choses-là avant de faire du cinéma. J'ai 25 ans : plus jeune, je vendais des sandwichs, je m'habillais chez Zara... Aujourd'hui, je découvre dans la mode quelque chose de très poétique et puissant. J'ai appris à l'aimer. Ce serait mentir de dire que je suis blasée, que je n'aime pas les jolies robes, le jeu du tapis rouge... Mais ce qui est encore plus génial, c'est d'être en djellaba et de colorier un mur avec mon fils. Passer de l'un à l'autre : cette liberté-là m'amuse.
Quel est votre rêve de cinéma aujourd'hui ?
Faire une comédie. Je dois avoir l'air ennuyeuse parce que je tourne dans des films d'auteur, mais, en réalité, j'aimerais tout faire. Par exemple, tourner avec Benoît Poelvoorde, dont je suis absolument fan !
Sybil, de Justine Triet, avec Adèle Exarchopoulos, Virginie Efira, Gaspard Ulliel. En salles le 24 mai.
