C'est une discussion récurrente, qui remonte à la surface une fois par an à peu près, entre mes copains du service Culture de L'Express et, le plus souvent, moi-même: est-il permis à un journaliste de parler de cinéma, de livre ou de musique s'il n'arbore pas le label approprié? En d'autres termes: est-ce que critique, c'est un métier réservé aux seuls critiques? Je ne répondrai pas à la question ici, mais veux juste apporter cette brique au débat: ma critique d'une critique d'un journaliste estampillé du Monde sur le dernier film de Michel Hazavanicius, The Search.

Une ovation de 20 minutes

Le film, j'ai eu le privilège et le plaisir de le découvrir lors de sa projection à Cannes en mai dernier - c'était ma première expérience de festivalier et probablement la dernière. J'ai bien aimé, la salle aussi, qui lui a fait une ovation de 20 minutes, assez rare paraît-il. Le matin, la séance des critiques, les professionnels donc, s'était moins bien passée - mais on a appris depuis qu'elle était noyautée par des journalistes russes, plutôt choqués par ce que The Search montrait de leurs soldats. Dans l'ensemble, les journalistes français et amis consultés dans les couloirs du Palais étaient partagés, ni enthousiastes, ni assassins.

Ce que je pense de The Search n'a pas grande importance - mais je vais vous le résumer quand même, en vrac: j'ai rarement vu des scènes de guerre d'une telle puissance dans un film français; les moments formidables succèdent à des scènes moins heureuses, celles où apparait Bérénice Bejo, le plus souvent, la faute à son jeu ou à son personnage, je n'arrive pas à trancher; le film tourne autour d'un gamin incroyable, de naturel et de virtuosité, je n'irai pas jusqu'à le comparer au Kid de Chaplin, mais tout juste; la reconstitution de la Tchétchénie est criante de vérité et de respect; Hazavanicius s'engage, certes, mais évite avec une certaine habileté les pièges du manichéisme - un peu moins du droit-de-l'hommisme un peu béat.

Que croyez-vous qu'en dit le critique, professionnel, du Monde dans son numéro daté de mercredi, en six lignes sèches et terriblement définitives? Que le film est "abominable" (pourquoi pas, chacun ses goûts), plombé par un "académisme tire-larmes (pourquoi pas, c'est donc un professionnel qui connaît son sujet et son histoire du cinéma, il est apte à distinguer ce qui est académique de ce qui ne l'est pas) qui serait risible s'il ne plongeait à pieds-joints dans l'obscénité, en raccordant de force un regard occidental sur la misère de populations reconstituées à grands frais".

Et là, je dis, ami critique professionnel, que tu vas un peu trop loin - et que tout journaliste non professionnel de la profession que je suis, ça m'énerve.

Obscène, le film d'Hazavanicius, qui s'efforce de montrer ce que les médias occidentaux ne montrent plus depuis longtemps, le sort épouvantable fait à un pays et à son peuple, dans l'indifférence générale? C'est ça, le "regard occidental", donner une parole et un visage aux faibles contre le fort - qui continue accessoirement à montrer ses muscles ces jours derniers dans quelque république indépendante d'Europe de l'Est?

Et la "reconstitution à grand frais", explique-moi, ami critique professionnel, pourquoi tu la reproches à The Search et pas à Apocalypse Now qui, à vue de nez mais je ne suis pas un professionnel, a bien dû coûter 10 fois plus cher (à dollars constants, bien sûr) - sans parler de ce qu'a dû coûter Interstellar ou le dernier Asterix, à qui Le Monde ne reproche bizarrement pas le prix de leur "reconstitution" numérique?

Accessoirement, les termes employés, et la manière, sont rien moins que haineux, et ça, un journaliste professionnel, normalement, il évite.

Bref, ami critique professionnel, à toi et à tes confrères, je profite de cette trop belle occasion (et je t'en remercie) pour redire ce que j'ai déjà dit: journaliste, c'est un métier. Critique, je suis moins sûr.